Jean et Anne-Marie ne font pas les choses à moitié. Ce matin, j'ai le droit à trois tasses de café et du saucisson. Je dois avouer que ce n’est pas exactement mon régime habituel à huit heures du matin mais je me dis que tout cela ne peut être que du bon carburant.
Je les remercie, je dis au revoir au chien qui semble déçu que je parte sans lui, et je reprends la route. Le début de l’étape se fait dans la brume. Une vraie brume de rivière, épaisse mais douce, qui laisse juste deviner les arbres et les champs autour du Doubs. En arrivant vers le pays de Clerval, elle se dissipe lentement.
Short et tshirt sortent immédiatement. Le printemps semble s'être installé pour de bon. Je marche bien aujourd’hui. Le corps suit. La tête, elle, part ailleurs. Je pense beaucoup à la fin de l’aventure. Elle approche, mine de rien. La traversée des Pyrénées commence à devenir un casse-tête. Je dois arriver vers Carcassonne fin avril. Mais pour franchir les Pyrénées, il vaut mieux attendre début juin. Avant ça, il peut encore y avoir de la neige, des névés. Et moi, je n’ai que mes chaussures Decathlon à 14,99 euros. Très bien pour la route. Beaucoup moins pour la montagne. Le problème de marcher avec du matériel un peu bricolé, c’est qu’un jour on en voit les limites.
Peut-être que je ferai un autre GR, celui du Piémont, pour continuer à marcher sans m’arrêter un mois entier. Quitte à décider de rallonger la route ensuite. Quitte à rentrer chez moi à pied aussi. Parce que sinon je finirais à seulement 6500 kilomètres. Je dis seulement, mais bon, c’est déjà pas rien.
En arrivant à Baume-les-Dames, je décide de me lancer dans une mission, atteindre un quartier qui s’appelle Super Baume. La montée est très raide et évidemment, je perds rapidement le chemin. Me voilà à faire du hors-piste dans la colline, à glisser sur la terre sèche, à m’agripper à des branches en essayant de ne pas redescendre directement en tombant jusqu'ek bas. Je comprends enfin pourquoi ça s’appelle Super Baume. Il faut être un super-héros pour y arriver.
Une fois en haut, je commence ma tournée habituelle pour trouver un endroit où dormir.
Je sonne à une première maison. Une dame m’ouvre, m’écoute raconter mon histoire, puis me tend quelques pommes en me disant que la ville a un logement exprès pour les pèlerins et les voyageurs. Je la remercie et je compose le numéro de la mairie. Au bout du fil, une dame me donne rendez-vous une heure plus tard à la Maison de la Solidarité.
Quand j’arrive, un élu m’attend devant la porte. Il me fait visiter l’appartement qui sert à accueillir les voyageurs de passage. Une chambre. Une douche. Un salon. Une télé. Et, sur la table : un plat à réchauffer au micro-ondes, des biscuits, un dessert, et même du café pour le lendemain matin. Après des jours à demander un coin de canapé ou un bout de jardin, me retrouver avec un appartement entier pour la nuit n'est pas à refuser.
On boit un café ensemble avec l’élu. On discute de la ville, des randonnées autour de Baume les Dames...
Le soir, je regarde un film sur mon téléphone, allongé sur le lit. Les jambes sont lourdes mais contentes. À 21h30, je n’en peux plus et je coupe la lumière.
Je m’endors presque immédiatement, heureux de savoir que demain, il suffira simplement de remettre les chaussures et de repartir.