Ce matin, Hubert me rejoint pour le petit-déjeuner avec deux cadeaux : un pot du miel qu’on a extrait ensemble hier, et une boîte de chocolats Valrhona, l'entreprise où travaille Sylvie. Je repars avec ça dans le sac et une satisfaction un peu bête, celle du gamin qui a bien mangé avant de partir à l'école. Je longe toujours le Rhône. C’est plat, c'est large, c'est beau sans être spectaculaire. Une cycliste m'arrête sur la piste, une dame âgée qui attend ses amies pour une sortie. Elle me demande si j’ai cinq minutes. On en passe une bonne dizaine. Mon projet, les rencontres et Compostelle dont j'ai fait un bout. Plus loin, je croise deux étudiants à vélo qui font Lyon-Valence, comme moi, mais à vélo. On discute un moment, ils roulent à la cool, sans se presser. En termes de kilomètres par jour, on est presque à égalité. Eux trouvent ça drôle. Moi aussi.
Je marche encore le long du Rhône l’après midi et le Rhône s’en fout complètement. C’est la première chose à savoir sur le Rhône. Il ne vous attend pas, il ne vous regarde pas, il ne ralentit pas pour vous laisser le temps de trouver quelque chose de poétique à penser à son sujet. Le Rhône va. Le Rhône allait déjà quand les Romains se sont dit tiens, ce serait pratique de construire une ville ici et il ira encore quand on aura tous fini notre cirque et que la terre se sera reconfigurée en quelque chose qui n’aura plus besoin de nos opinions sur les fleuves.
Je marche à côté de l’eau et je pense à l’eau avec une intensité qui serait préoccupante si elle n’était pas causée par le fait que j’ai oublié de remplir ma gourde à la dernière ville et que le prochain village est dans combien, six kilomètres, sept, et que mes calculs de consommation d’eau ont toujours été optimistes, c’est-à-dire faux.
L’eau du Rhône est là, à dix mètres à ma gauche, et je ne peux pas la boire parce que je ne suis pas un saumon et parce que j’ai lu quelque chose une fois sur les métaux lourds et les rejets industriels et depuis ce quelque chose est là dans ma tête comme une mise en garde permanente. Mes ancêtres buvaient dans les fleuves. Mes ancêtres mouraient aussi beaucoup. Ces deux faits sont peut-être liés. Je continue à marcher.
Y’a un héron. Un héron gris sur un rocher au milieu du fleuve, immobile, qui regarde l’eau avec une concentration qui me rend honteux. Moi je suis incapable de regarder quoi que ce soit pendant plus de vingt secondes sans que mon cerveau parte ailleurs, sans que la chaîne associative s’emballe : fleuve, eau, soif, ancêtres, héron, patience, moi-qui-n’ai-pas-de-patience, est-ce que je regarde mon téléphone, non, je suis en train de marcher le long du Rhône, c’est pas le moment de regarder mon téléphone, mais peut-être juste…Non. Le héron ne regarde pas son téléphone.
A cinq heures de l’après-midi, je marche le long d’une nationale. Je pense que c’est peut-être la chose la plus idiote que j’aie jamais faite, et j’ai quand même, à vingt-deux ans, tenté d’expliquer à mes amis que je comptais m’inscrire dans un club de curling à Viry-Châtillon pour essayer de participer aux prochains Jeux olympiques d’Hiver qui auront lieu en Savoie.
Les camions me frôlent à quatre-vingt-dix kilomètres-heure et chaque fois c’est une petite gifle d’air chaud qui me dit : t’es vivant, connard, t’es encore vivant. Je ne sais pas si c’est rassurant ou humiliant. Les deux, probablement. C’est souvent les deux.
Je marche depuis près de 150 jours. Mes pieds ne croient plus en demain, ils ne se souviennent plus d’hier, ils ne connaissent que l’asphalte immédiat, les cailloux qui gratte la semelle, la flaque tiède qui s’infiltre par la couture gauche de la chaussure gauche. Mon pied gauche a aussi une ampoule qui est devenue une cicatrice qui est devenue une callosité qui est devenue une partie de qui je suis maintenant. Je l’appelle Bernard. Bernard a sa propre opinion sur les descentes. Bernard souffre en silence mais on le sait tous les deux.
Je vois la lune en plein jour, belle et ronde, et je voudrais vous dire que ça me remplit d’émerveillement mais ce serait mentir parce que ce que je ressens surtout c’est que mon tendon fait un bruit inquiétant depuis Vienne et que j’aurais dû écouter le podologue qui m’avait dit que mes semelles auraient besoin d’être changées mais qui m’avait dit ça sur un ton tellement condescendant que j’ai pensé non par principe, et maintenant mes hanches font ce bruit, et le podologue condescendant de Rennes a gagné, mais je marche quand même.
Voilà. Voilà tout.
La route transpire le goudron et l’huile de moteur et quelque chose d’autre, quelque chose que je n’arrive pas à nommer, toutes les semelles qui ont passé, tous les pneus, tous les sabots avant les pneus, tous les pieds nus avant les sabots. Je marche sur du temps compressé. Ça se sent. Ça sent aussi parfois le lisier quand je passe près d’un élevage. Je pue moi aussi, d’ailleurs.
Le ciel commence à faire quelque chose dans sa partie est. J’aperçois une nuance qui n’était pas là il y a dix minutes, quelque chose qui dit : peut-être, bientôt, éventuellement, la nuit approche. Je m’arrête. Je pose le sac. Je m’assis sur le bord de la route et j’écoute. Et puis je me lève, parce que la poésie c’est bien mais j’ai vraiment soif et je suis bientôt arrivé. La route continue. Et la journée continue. Et mes pieds saignent un peu, et mes hanches font ce bruit depuis Lyon, et le podologue avait raison, et Bernard ne se plaint pas, et le héron est toujours sur son rocher et les camions me frôlent avec leurs gifles d’air chaud qui disent : t’es vivant, connard. T’es encore vivant.
Et ça tombe bien, car ce soir, je suis hébergé chez Thibault et Justine, contactés via BeWelcome. Je dois rentrer à Rennes après-demain (pour un rendez-vous ophtalmo pour ma rosacée oculaire), et ils ont accepté de me garder deux nuits. En arrivant, ce sont leurs deux enfants qui prennent les choses en main : Nina et Léon, en grande section et en CE2, me font visiter la maison de fond en comble. J’ai le droit de voir leurs chambres, leurs coquillages, et surtout leurs médailles. Médailles de sport, médailles de concours de devinettes, tout y passe avec le sérieux que seuls les enfants peuvent mettre dans ce genre de présentation.
Justine part à l'entraînement de tennis, elle a une séance revers, apparemment pas son point fort, elle le dit elle-même en riant. Toute la soirée, Léon et Nina tournent autour de moi, me racontent leurs histoires en rafale, s'interrompent, recommencent. Tenir une conversation avec eux et avec Thibault en même temps relève de la gestion de trafic aérien. Thibault, comme Justine, est ingénieur, et lui est spécialisé dans le biogaz. ls ont beaucoup voyagé, avec et sans les enfants, Couchsurfing à l'époque, BeWelcome maintenant. Ça se sent dans la façon dont ils reçoivent. Sans chichi, naturellement.
Au dîner ce soir : caillettes et pommes de terre. Trop bon. Au moment d'aller se coucher, Léon et Nina me demandent de venir leur faire le bisou du bonne nuit. Je dois ensuite ferme doucement leurs portes, centimètre par centimètre, jusqu’à ce qu'ils me disent stop. Léon en premier, puis Nina. Thibault et moi parlons encore un bon moment après. Je lui parle de mes vieilles phobies, celle de la pluie en CM1 et celle de dormir chez mes amis au collège. Il me dit que je devrais être fier d'avoir passé un hiver entier à marcher sous la pluie et à dormir chez des étrangers. Il a raison. Je le suis. Justine rentre, on papote tous les trois avant que tout le monde aille se coucher
Pour ma part, j'ai prévu de leur faire des crêpes demain soir. Une petite touche bretonne, à quelques centaines de kilomètres de la Bretagne.