J66


De Lannion à Trébeurden

21 kilomètres


Je dois repartir, après 3 jours de pause. Je sais que si je n’y vais pas, si je reste trop longtemps ici, le voyage va s’effilocher, perdre ses couleurs, devenir quelque chose que je regarderai de loin en me demandant où j’ai lâché le fil. Je resterais là, à tourner en rond, à me demander pourquoi le temps ne sait pas s’arrêter quand il est beau ? Je finirais par m’en vouloir, par m’inventer mille raisons, par me dire que ce que je dois faire ne se fera pas tout seul.


Alors je me fais ce mal-là. Ce mal de refermer la porte derrière moi. Ce mal de reprendre le sac, la route, la réalité. Peu importe le nom que tu lui donnes : ça pique pareil. Je repars parce que c’est comme ça. Parce qu’il faut bien avancer, même quand chaque morceau de toi préférerait s’étaler sur un canapé et laisser la nuit venir sans inquiétude ni alarme. Je repars en me disant que c’est injuste, que c’est trop tôt, que c’est toujours trop tôt. Mais je repars quand même. Le cœur un peu lourd. Le pas un peu traînant. Avec ce goût amer de fin de week-end collé au palais, et l’espoir idiot qu’au prochain retour, je pourrai rester juste un peu plus longtemps.


Mais j'ai aussi peur de rester plus longtemps. Peur de la prochaine pause. Peur de trop bien goûté à la prochaine pause. De ne plus retrouver ce truc inexplicable qui me faisait tenir sur les chemins. Cette pulsation, ce moteur, ce besoin d’avancer sans être sûr de ce que je poursuis. Et Noël approche. J’ai peur que mon corps, traitre magnifique, décide qu’il en a assez du froid, de la pluie, du vent, des chambres inconnues, des matins où je mets dix minutes à sortir du duvet. J’ai peur du contraste. Du brusque. Du retour au réel après l’irréel. Des lumières, des repas, des retrouvailles…et puis plus rien. Juste la route.


Et si Noël efface ce “nécessaire” ? Et si, en rentrant, je perds quelque chose que je ne sais même pas nommer ? Et si je découvre que finalement, je suis meilleur pour revenir que pour repartir ? J’ai peur de ça. De cette version de moi-même qui, réchauffée par Noël, ne saura plus affronter le froid de janvier. J’ai peur de cette personne qui va rire trop fort au réveillon, manger trop bien, se laisser aimer trop sans filtre, et qui, le 31 décembre, va regarder son sac posé dans un coin et se dire : "Est-ce que j’ai encore la force de le reprendre ? Est-ce que j’ai encore la force de repartir seul ?"


J’ai peur du moment précis où je devrai dire : "Bon… je repars." Et de ne pas croire moi-même à mes mots. Mais peut-être que justement, c’est pour ça qu’il faut y aller. Pour tester. Car si je réussis à m’arracher à tout ça, ce sera peut-être la preuve la plus solide que j’ai jamais eue : que ce voyage, ce n’était pas juste une idée de merde un soir où j’aurais dû dormir.


Je reprends doucement le fil de la marche entre ma maison et la gare de Rennes. Quelques centaines de mètres seulement, mais suffisants pour me remettre un peu dans le mood d’excitation et de routine bien rodée que finissent par partager tous les marcheurs.


Dans le train Rennes–Lannion, je tombe sur Pascale, ma tata, qui descend à Saint-Brieuc pour une opération des dents. Elle m’assure m’avoir fait signe sur le quai… signe que je n’ai pas vu. J’ai encore ce talent pour rater des choses se déroulant littéralement sous mon nez.


À Lannion, j’inspecte mon matériel et découvre que mes bâtons n’ont pas survécu au week-end. L’un était déjà coincé depuis un moment et l’autre se fige maintenant à 50 centimètres. Je finis par les jeter. Petit moment de deuil car une partie de moi reste au fond de cette poubelle.


Je repars à mains nues le long du Yaudet, sous un temps agréable malgré un vent frais qui me fait ressortir les sous-gants.


L’étape est splendide, vraiment. Le soir, j’arrive tôt à Trébeurden, accueilli par Aymeric, le cousin de mes cousins. Cyril, mon tonton, m’avait donné le contact de son frère Nicolas, qui habite ici. Nicolas n’est pas là ce soir, mais m’accueille par procuration. Aymeric prend le relais avec une gentillesse exceptionnelle.


On discute pendant deux heures. Deux heures qui ne ressemblent pas du tout à une prise de contact. On parle de tout, mais vraiment de tout. De la peine de mort, de portes d’hôpital coupe-feu défoncées, de fibre optique, de harcèlement scolaire, de jeux vidéo… Je crois que si on avait allumé un micro, on aurait pu obtenir un puissant podcast intitulé “Le Monde selon Aymeric et Nathan”.


Ma tata éloigné, Maryline, rentre d’une journée encore plus longue que la mienne. Elle est auxiliaire de vie, ce qui veut dire courir d’un domicile à l’autre, avec un chronomètre invisible qui la presse, une charge mentale colossale, et peu, trop peu de reconnaissance de la part de l’administration. Ça remet les pendules à l’heure, entendre son quotidien.


Ils me montrent ma chambre et…la douche. Je découvre que ça existe, des pommeaux de douche qui s’allument en vert quand on consomme peu d’eau, en rouge quand on exagère. Je m’arrête à l’orange, par compromis moral. La transition écologique dans la salle de bain est validée.


Le soir, c’est soupe, puis croque-monsieur maison cuits dans une ancienne machine en fer individuelle. Ça prend un temps fou, mais c’est délicieux. Aymeric m’en prépare même deux pour demain.


On continue de discuter, du métier d’auxiliaire, de politique locale, de corruption, du monde qui tourne, parfois de travers. Aucun fil conducteur, juste la conversation libre et généreuse des maisons où l’on se sent vite accepté. Aymeric me dit qu’il votera pour moi si je deviens président. Je ne suis pas sûr que ce soit une raison suffisante pour entrer en politique, mais j’apprécie le soutien.


Je suis chouchouté jusqu’au bout : crumble en dessert…