JOUR 1 :
De Saint-Jean-Pied-de-Port à Bunus
Après une courte nuit éprouvante dans le train de nuit Austerlitz–Bayonne, bondé et inconfortable (collé à cinq autres passagers dont trois nous on fait comprendre qu’il s’agissait de la pire expérience de leur vie), puis un petit train jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, me voilà enfin lancé. Levé à 6h, je suis arrivée à 11h à mon point de départ. Sandwich au fromage de brebis et au jambon de parme avalé, douche furtive dans un camping (où j’entre par effraction discrète, mais chut, secret d’itinérant !), et c’est parti.
Rafraîchi, nourri, je peux enfin dire que le Tour de France à pied commence vraiment.
Le début de la marche n’est pas simple. La fatigue est lourde, le moral un peu bas. Je ne comprends pas pourquoi je me suis lancé là-dedans. Les obstacles se succèdent : passer sous un fil électrique, traverser des barbelés, être poursuivi par un chien… Rien de très grave, mais tout ça pèse sur l’humeur. Pourtant, la route réserve aussi des surprises. Je croise plusieurs pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui marchent donc dans l’autre sens. Deux d’entre eux m’expliquent qu’en onze jours, ils n’ont vu qu’une seule personne faire comme moi, remonter vers le nord. Une drôle de sensation : marcher “à contre-courant”, en solitaire sur cette voie traditionnelle.
Je tombe sur un couple de retraités qui en est déjà à son troisième Compostelle. Suréquipés : bâtons dernier cri, sacs calibrés au millimètre, gadgets dont j’ignore encore l’usage. On dirait qu’ils sortent d’un catalogue de randonneurs premium. Mais le plus frappant, c’est leur énergie : physiquement, moralement, ils avancent comme si la fatigue n’était qu’un concept inventé par les autres. Je crois n’avoir jamais vu des gens aussi inusables. Ils s’appellent Pistyl04 sur YouTube. Je recommande : ils ont même un drone qui les suit dans les sentiers (je suis jaloux).
En fin d’après-midi, vers 17h, je fais une pause pain-sardines avec une baguette bien fraîche achetée dans une boulangerie sur la chemin. Je demande à la boulangère, Isabelle, si elle connaît un gîte pas trop cher ou un coin tranquille où planter ma tente. Après mon petit festin plein de protéines et surtout d’huile, elle me lance, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde : “Tu n’as qu’à venir planter ta tente chez nous, mais c’est à 4 kilomètres.” Je reste un instant interdit. Sérieusement ? Juste comme ça ? C’est fou ce que ça peut remonter le moral.
Direction donc Bunus, un village magnifique de 400 habitants. Isabelle m’avait indiqué de me doucher au local communal : une sorte de caverne d’Ali Baba remplie de gâteaux apéro et de bouteilles d’alcool, où je peux y prendre une douche chaude. À la sortie, je tombe sur presque la moitié du village (en réalité Dominique, son mari, et deux copains, mais l’effet est le même).
Ils m’invitent chez eux. Petit apéro (ricard obligatoire), pâté maison, puis un dîner qui sent bon le Pays basque : pâtes au mouton, gâteau basque. La chaleur de l’accueil efface d’un coup la fatigue des kilomètres. La conversation a roulé sur tout : la vie, la nature, le Pays basque, mais aussi ce drôle de moment où l’on devient adulte et que les enfants quittent la maison. Après la douche, ils me proposent même un canapé pour dormir. Mais le ciel est tellement constellé que je préfère planter ma tente dans leur jardin, histoire de profiter du spectacle. (Au final, les chiens aux alentours n’ont fait que crier toute la nuit)
Le lendemain, café partagé et gâteaux basques offerts pour la route. La première journée fut donc magnifique, et s’est achevée bien loin des barbelés. Le moral, lui, a grimpé en flèche.