Je quitte Bray-Dunes après un excellent petit-déjeuner fait de brioches et de Nutella. C'est fou comme du nutella peut donner l’impression que tout va bien.


Mais dès les premiers pas dehors, je le sens, l'air est lourd. Il pèse. Pas seulement sur les épaules, mais aussi quelque part à l’intérieur. La journée me paraît longue dès le début. Très longue. Je marche, je marche… persuadé que deux heures sont passées. Je regarde ma montre, ça fait à peine une heure.


Mais le plus dur, ce n’est pas de marcher. Le plus dur, c’est que je réalise que je pourrais m'arrêter. Et que je pourrais continuer. Le plus dur, c'est de réaliser que les deux options me font peur.


Rentrer, ce serait retrouver du confort, des murs connus, des voix familières. Mais ce serait aussi affronter de nouveau cette version de moi qui n’a plus l’excuse du mouvement. La version de moi qui devra faire quelque chose de ses journées. Choisir. S’engager. Renoncer. Continuer, à l’inverse, c’est rester dans un entre-deux confortable, toujours en route, jamais vraiment responsable. Toujours en transition, jamais vraiment installé.


Cette peur que j'ai révèle aussi quelque chose d'autre qui m'est insupportable. Peut-être que je continues moins par conviction que par peur du retour à la normal ? Cette pensée-là pique parce qu’elle fissure l’image que j'avais construite, parce qu’elle suggère que le courage et la fuite peuvent parfois se ressembler dangereusement.


Je pense aux gens autour de moi. Ceux qui rêvent de partir. Ceux qui rêvent de rester. Ceux qui ont choisi sans trop réfléchir. Ceux qui n’ont jamais choisi du tout. Peut-être que le problème, ce n’est pas le choix. Peut-être que le problème, c’est l’idée qu’il existerait un bon choix. Je peux arrêter et me tromper. Je peux tout aussi bien continuer et me tromper. Ce qui est vraiment chiant c'est que personne ne m'a parlé de ce moment-là. Dans les livres, on nous raconte toujours un avant exalté, et un après transformé.


Mais entre les deux, il y a ce truc gris. Ce moment où l’on continue sans être sûr de vouloir encore. On ne souffre pas assez pour s’arrêter, mais on ne va pas non plus assez bien pour continuer sereinement. J'ai l'impression de vouloit à la fois la stabilité et l’échappée. La table familière et l’horizon ouvert. La chaleur des habitudes et la fraîcheur de l’inconnu.


C’est peut-être ça, ce qui me bloque, je n'arrive plus à me raconter une histoire cohérente pour avancer sans questionner chaque pas.


Sur la route, je passe en Belgique. Et là je me rends compte que oui...les Belges parlent belge. J’avais complètement oublié ce détail. Je me retrouve donc à commander mon pain du midi dans un anglais bancal face à un monsieur qui parle une langue qui me rappelle un peu trop mes cours d'allemand.


Je mange plus tard sous un abribus, à l’abri d’un ciel qui hésite. La route, elle, ne se décide jamais vraiment. J'alterne entre petites routes de campagne, voies cyclables, portions de GR, passages de frontière...Le paysage change sans cesse mais ça ne m'empêche pas de ressentir une certaine monotonie.


Le coup de mou revient en fin de journée, comme si, depuis le début de la semaine, je m’étais auto-convaincu que tout allait bien, que j’étais reboosté, solide. Et que là, d’un coup, le filtre tombait.


Je me rends compte ces derniers temps que dans une même journée, je peux passer très rapidement du calme à l’agacement et de la gratitude à la lassitude, sans toujours comprendre pourquoi.


Le soir, heureusement, une lumière au bout du chemin. Je dors chez Edel, à Bailleul, trouvée via Couchsurfing. Elle a bientôt trente ans. Passionnée de littérature, d’insectes, de biologie. Une personnalité calme, profondément ouverte, attentive. La discussion coule avec elle sans effort, naturellement, comme si on reprenait une conversation entamée depuis longtemps.


Elle me prépare un plat typique au maroilles. Elle s’excuse presque de ne pas être une grande cuisinière mais je ne la crois pas une seconde. C’est incroyablement bon.


On parle longtemps. Elle me confie quelque chose de très juste, la difficulté de se faire des amis à l’âge adulte. Parce qu’il n’y a plus les cours. Plus les cadres évidents. Moins d’occasions. Et puis cette idée que tout le monde trouverait ça étrange de se faire aborder dans la rue ou ailleurs simplement pour discuter.


Je l’écoute, et je me dis que ce voyage fait exactement l’inverse. Il autorise l’improbable....