Je pars tôt le matin de chez Marjorie.
La maison dort encore, grande et silencieuse, comme si elle retenait son souffle. Je referme doucement la porte derrière moi, avec cette sensation étrange d’avoir vécu quelque chose de particulier sans même croiser ses habitants. Le sac sur le dos, je repars. Pour de bon.
La matinée est longue. Les jambes travaillent, la tête vagabonde, mais le moral tient bon. Il est même plutôt joyeux, ce moral-là. Peut-être parce que je marche à nouveau. Peut-être parce que je sais pourquoi je marche.
À midi, je mange dehors, assis sous un porche. Les nuages sont noirs tout l’après-midi, lourds, menaçants, mais ils se contentent de faire peur.
Pas de grosse tombée. Juste assez pour rappeler qui commande.
En arrivant à Ligny-en-Barrois, je m’arrête dans un bar. Un bar comme on n’en invente plus. Quelques tables, des habitués, et surtout des visages. Je discute avec plusieurs personnes âgées. Certaines vivent seules, assez isolées, mais ici, au moins, on parle. On se raconte des souvenirs, on refait le monde à petite échelle. Ce bar est leur salon, leur réseau social, leur refuge contre le silence.
Le soir arrive. Je frappe à plusieurs portes. Des refus polis, respectueux. Puis je sonne chez Patrick et Patricia, jeunes retraités. Ils ouvrent. Sourient. Et tout est dit. J'ai le droit d'office à un café bien chaud avec une part de gâteau au chocolat.
Ils ont trois petits-enfants qui ne sont plus à la maison : un aux États-Unis, un à Nancy, une à Sainte… un peu partout, finalement. La maison est calme, mais pas vide. Elle est pleine de ce qu’ils ont transmis.
Patrick est membre de Meuse Vergers Tradition. Il m’explique. Ils entretiennent des vergers anciens, sauvegardent des variétés locales, replantent, greffent, transmettent. Ils défendent une agriculture patiente et respectueuse du vivant.
On parle aussi beaucoup de distillation. La différence entre l’alcool neutre, dans lequel on fait macérer des fruits, et l’alcool qui naît directement du fruit, par fermentation puis distillation. Les bonnes méthodes. L’importance de ne garder que l’éthanol, d’éviter le méthanol, mauvais pour le corps et pour le cerveau. Patrick explique avec précision, avec amour surtout. Ici, on ne fabrique pas de l’alcool pour boire. On le fait pour comprendre.
Ce qui me frappe, c’est leur parcours. Ils ont vécu huit ans aux Philippines. Patrick pour son travail, Patricia à Manille à l’époque. Chacun à six heures de l’autre, et pourtant ensemble. Ils ont adoré. Et ça se sent. L’esprit du voyageur est resté accroché à eux. Dans leur curiosité, leur ouverture, leur façon d’accueillir l’autre sans poser trop de questions.
Pendant qu’ils retournent à leurs occupations, je me repose dans la chambre qu’ils m’ont offerte. Le soir, après un apéritif et un repas bien calant, Patricia arrive avec une tarte à la mirabelle, faite pour moi. Spécialité de la région. Et pour finir, Patrick sort son eau-de-vie de mirabelle. Elle a meilleur goût quand on sait comment elle a été faite. Et surtout pourquoi.
Ils sont très attachés à la biodiversité, aux traditions. Inquiets pour l’avenir des jeunes aussi : les drogues, le harcèlement, les téléphones qui isolent plus qu’ils ne relient. Puis vient l’heure de dormir.
Je m’emmitoufle dans la couette, le corps fatigué, le cœur plein. Content. Simplement content.