Je me suis toujours dit que j’aimais la littérature du réel. Alors ce matin, en quittant l’appartement loué par mes parents à Strasbourg, je me fais la promesse d'écrire tout.


Voici un condensé de mes premières minutes de marche. 3,2,1, c'est parti !


Un pas.


Le sac est plus lourd que dans mes souvenirs d’hier. C’est faux, évidemment, il pèse exactement le même poids.


Un pas.


Le trottoir renvoie un petit son sec sous la semelle. Strasbourg est propre. On pourrait manger par terre. Je ne le ferai pas.


Un autre pas.


Mon bâton de marche se coince entre deux pavés. Je manque de me casser la margoulette.


Un pas.


Je pense à la tourte d’hier soir. Mauvaise idée. L’estomac, stimulé, émet un commentaire interne.


Un pas.


Je regarde la façade à colombages sur ma droite. Elle a quatre siècles. Moi j’ai légèrement mal au talon droit. Chacun son combat.


Encore un pas.


Je me demande si les gens aux fenêtres devinent que je part pour trente-cinq kilomètres. Non. Pour eux je suis juste un type avec un sac. Peut-être que je vais à la boulangerie.


Un pas.


Respiration.


Un pas.


Je réalise que je marche un peu trop vite. Pourquoi ? Personne ne me poursuit. Ralentis. Non, accélère. Non, trouve un rythme.


Encore un pas.


Le bâton frappe le sol : Tac. Tac. Tac. C’est régulier. Je pourrais presque écrire une partition. Symphonie pour sac à dos et bitume majeur.


Un pas.


Un autre pas.


Je sens une petite tension dans l’épaule droite, là où la bretelle appuie toujours.


Un pas.


Je me dis : "Tu es en train de vivre quelque chose d’important." Puis je regarde un feu rouge pour piétons et je me dis : "Non. Tu es en train d’attendre que le petit bonhomme passe au vert."


Encore un pas.


Le feu passe au vert.


Un pas.


Je quitte peu à peu le centre. Les façades anciennes cèdent la place aux immeubles plus fonctionnels.


Un pas.


Je pense à mes parents encore au petit-déjeuner.


Un pas.


Je regarde mon téléphone.


Un pas.


Je me concentre sur le bruit de ma respiration.


Un pas.


Une odeur de boulangerie.


Un pas.


Mes pensées cessent enfin de commenter chaque détail. Elles se mettent en file indienne.


Un pas. Un autre. Encore un.


Le bâton ne se coince plus. Les épaules se calent. Le talon droit accepte son destin.


Au bout de cinq minutes, rien d’extraordinaire ne se produit jamais. Et pourtant tout se met en marche. Un pas, c’est rien. Mais un pas, puis un autre, puis encore un autre, ça finit toujours par ressembler à une aventure.


PS : le reste de la journée passe très vite et se termine avec la dégustation d'une choucroute aux trois poissons avec les meilleurs parents du monde !