Le matin, je recroise Francis quelques minutes seulement. Il est déjà prêt à partir couper du bois. On échange quelques mots rapides, puis il file vers sa journée.


Je reste avec Martine pour le petit déjeuner. La veille encore nous étions des inconnus ; ce matin on parle comme si nous avions accumulé plusieurs années de discussions. C’est l’un des mystères agréables de ce voyage. Certaines conversations prennent immédiatement la texture du temps long.


Avant mon départ, Martine me prépare une petite réserve pour la route, avec notamment des Snickers, le carburant parfait pour la randonnée. Je repars donc lesté de sucre.


Dehors, le soleil est en train de gagner la partie et les nuages se dispersent tranquillement comme s’ils avaient compris que leur service était terminé. Très vite, je sens que la journée sera facile. Je marche bien, le corps suit sans discuter, et mon cerveau décide lui aussi de se mettre au travail. Je pense à mille choses : des souvenirs, des projets, des phrases, des questions inutiles mais agréables. Comme quoi, marcher peut aussi, parfois, être une activité intellectuelle très sérieuse.


Dans la journée, je croise pas mal de cyclistes et de promeneurs. Les premières journées de soleil ont cet effet immédiat : tout le monde sort. Il y a des bonjours, quelques petites discussions au bord du chemin, des sourires faciles. Les gens ont l’air simplement contents d’être dehors.


L’étape passe si vite que j’arrive presque surpris à Biesheim. Mais les refus s’enchaînent à nouveau. Une rencontre me marque particulièrement. Un homme m’explique qu’il m’aurait volontiers hébergé, mais que sa maison est déjà remplie : enfants, petits-enfants, toute la famille est là. On discute quelques minutes et j’apprends qu’à 63 ans il prépare un projet assez sérieux : rejoindre le Cap Nord en 63 jours. Son fils, lui, a déjà relié le Cap Nord en kayak sur 3 000 kilomètres.

Pendant l'heure suivante, je ne reçois que des réponses du même type : "Ah mais revenez dans une heure si vous n’avez rien trouvé", "Si vous ne trouvez vraiment rien, repassez". Quatre personnes différentes me disent presque exactement la même chose. Le problème, c’est que dans une heure il fera nuit.


Je continue donc ma tournée et finis par m’engager dans une impasse. Une dernière maison. Je sonne. La porte s’ouvre sur Véronique. Et sans vraiment réfléchir, elle me fait entrer immédiatement. Elle est en pleine préparation d’une réunion et n’a clairement pas beaucoup de temps. L’accueil est donc très rapide : elle me montre la salle de bain, la chambre, la cuisine, et me dit simplement de faire comme chez moi.


Puis elle repart à ses préparatifs. Cet accueil direct, sans protocole, me plaît beaucoup. Il est simple, pratique. Et finalement très généreux. Je prends une douche, je m’étire, je me repose un moment.


Un peu plus tard arrive son mari, Jacky. Très vite, on discute randonnée. Ils ont organisé des marches pendant des années et ont même tenu un gîte de montagne d’environ soixante couchages pendant dix ans. Autant dire qu’un randonneur avec un sac ne les impressionne pas beaucoup.


On parle du GR10, de la période idéale pour le parcourir, des voyages qu’ils ont faits avec leurs enfants en camping-car, de leurs expériences.

Jacky est d’une curiosité remarquable. On sent quelqu’un qui aime apprendre. À un moment, en parlant de ses enfants, il raconte que son fils les a récemment remerciés pour son éducation. En le disant, Jacky a les yeux un peu brillants. La phrase semble l’avoir touché profondément.


Véronique nous rejoint ensuite pour dîner. Elle est extrêmement drôle, avec une énergie très directe. Et soudain, elle a une idée. Pour le dessert, nous partons tous les deux jusqu’à la frontière allemande chercher des McFlurry. J’ai l’honneur d’être son alibi officiel pour cette expédition. Arrivés à la borne de commande, un léger stress linguistique apparaît. Véronique se tourne vers moi et murmure : "Tu vois… dix ans d’allemand pour ça…" Puis elle se penche vers l’écran et annonce très sérieusement : "Zwei McFlurry bitte". Mission de la journée accomplie.