Ce matin, je prends le petit déjeuner avec Véronique. Sur la table, des pains au chocolat, et elle insiste pour que je reparte avec quelques beignets pour la route. Apparemment, les meilleurs de la région. Je n’ai évidemment aucune raison de contester cette information. Je repars le sac un peu plus lourd et le moral très léger.
Dehors, le temps a décidé de devenir mon nouveau meilleur ami. Pour la première fois depuis longtemps, je marche simplement en short. La sensation est étrange, comme si le corps redécouvrait l’air. L’étape est pourtant assez longue aujourd’hui, mais avec ce temps-là les kilomètres semblent glisser.
Sur un pont au-dessus de l’autoroute, je croise un gendarme posté avec son radar. Il est seul, concentré sur les voitures qui passent en dessous. Quand il me voit arriver à pied avec mon sac, il me lance un regard un peu surpris, peut-être légèrement contrarié. J’ai probablement ruiné la discrétion de sa planque. Je passe en essayant d’avoir l’air le moins complice possible.
Quelques kilomètres plus loin, à l’entrée de Mulhouse, au niveau de la zone industrielle, au moment de traverser un passage piéton, un homme arrêté dans sa voiture me fixe avec le regard le plus glacé que j’aie reçu depuis le début du voyage. Je lui adresse un sourire. Il ne se passe absolument rien.
Je continue. Sur les derniers kilomètres, je sens mes jambes. Simplement la conséquence d’un bon rythme tenu toute la journée. Les muscles tirent un peu, mais c’est une fatigue agréable, celle qui rappelle que la journée a été belle.
Ce soir, pour une fois, je n’ai pas à chercher où dormir. Je sais exactement où je vais, chez Joseph, grâce à l’application BeWelcome. Quand j’arrive, c’est son fils aîné, Lucien, qui m’ouvre la porte avec son père. Ils me montrent la chambre, la douche...
Petit à petit, la maison se remplit. Le frère de Lucien arrive, Octave, seize ans, qui passe son stage BAFA. Puis Lucile, la femme de Joseph.
Lucien étudie en Normandie, en DUT carrières sociales. Lui et son ami, qui passe un peu plus tard, portent exactement la même coupe de cheveux que moi : un mulet. À cet instant précis, je réalise que je suis probablement beaucoup moins original que je ne le pensais.
Lucile, elle, est incroyablement curieuse du projet. Elle pose mille questions, toujours avec un enthousiasme très franc. Elle me raconte qu’un soir, elle a déjà hébergé deux cyclistes perdus sur la route. Ils ne lui avaient même rien demandé, elle les avait simplement vus perdus et leur avait proposé un toit. Elle joue aussi au tennis !!! Classée 15/1. On parle longuement de ça, notamment des fameuses sœurs Vidal, jumelles redoutées sur les courts de Mulhouse, connues pour renvoyer absolument toutes les balles jusqu’à épuisement physique et moral de l’adversaire.
Joseph, lui, a un talent particulier pour les anecdotes. Il me parle de ses apprentis dans son entreprise, de sa jeunesse, d’un séjour en Irlande. La conversation glisse aussi vers le journalisme aujourd’hui, les réseaux sociaux, la manière dont l’information circule.
La famille se taquine beaucoup. J’aime immédiatement cette façon qu’ils ont d’être ensemble. Lucile me fait remarquer, en souriant, que c’est peut-être aussi le moment d’essayer autre chose que de sonner aux portes, car c'est devenue une habitude pour moi, une nouvelle forme de routine. Or, ce projet, c'est le moment unique pour tenter pleins de nouvelles choses !
La soirée continue ainsi, tranquillement. On mange une excellente viande tous ensemble, Joseph, Lucile, Octave et moi, pendant que Lucien et son ami sont sortis. J’ai vaguement envisagé de les rejoindre. Mais à un moment, je regarde l’heure. Presque une heure du matin. La marche du lendemain prend soudain beaucoup plus d’importance que la soirée. Et très vite, le lit gagne la discussion.