"Aujourd'hui, je pue. Ou peut-être hier je ne sais plus." Nathan GUY
Ma tente sent le vestiaire de rink-hockey. J’ai trop transpiré cette nuit, mal dormi, trop couvert, pas assez aéré. À l’ouverture de la fermeture éclair, l’air frais du matin entre comme une bénédiction. Je démonte ma tente rapidement, et je pars un peu plus fatigué que d’habitude vers Montbéliard, mais avec une information précieuse : ce soir, je sais où je dors. Murielle et Yannick m’attendent. Merci couchsurfing d'exister quelquefois.
L’étape est plus belle qu’hier. Le chemin est vivant. Des marcheurs, des cyclistes, des couples en baskets blanches flambant neuves. Je ne suis plus seul à user le sentier. C’est étonnamment réconfortant. On ne se parle pas forcément, mais on partage quelque chose : l’effort choisi. Être parti tôt me donne du temps. Je fais des pauses où j’écris, où je m’allonge dix minutes au soleil. Le sac devient oreiller, le ciel plafond. Parfois je me dis que je vis exactement ce que je cherchais.
En fin de journée, j’arrive chez mes hôtes. La porte s’ouvre, et immédiatement Auguste me prend en charge. Il me montre tous ses Lego. Toute sa ville y passe. Il me montre chaque construction avec un sérieux d’architecte, et je dois aussi repérer les caméras de surveillance qu’il a disséminées un peu partout. Je fais de mon mieux mais après trente kilomètres, mes capacités d’enquête sont proches de zéro. Heureusement, Murielle intervient pour sauver mon honneur.
Après une bonne douche chaude, je ressors enfin propre. Je suis presque une nouvelle personne. C'est quand j'écris ça que je me rends compte que je vis très confortablement cette aventure. Il suffit d'une seule journée sans pouvoir me doucher, et je me plains. Une partie de moi espère quand même que les prochains jours seront plus rustiques. J’ai peur de m’habituer trop vite à ce confort particulier.
On prends ensuite l'apéro, composé de biscuits fabriqués par Murielle et Yannick dans leur conserverie d’escargots, La Maison de Jacote. Ce couple d'anciens banquiers à Metz ont racheté cette petite conserverie. Ils me racontent qu’ils vont la revendre. Parce que ça devenait trop "grand", trop proche de ce qu’ils avaient quitté. Ils aimaient le petit, le maîtrisable, l’artisanal. Et surtout, ils veulent partir faire le tour du monde. En woofing avec Auguste.
L’idée a germé lors d’une conférence sur la transmission d’entreprise familiale. Le conférencier parlait des "dettes morales" qu’on reçoit en héritage. Quelqu’un dans la salle a lancé : "C’est une vision très occidentale." Yannick m’explique que cette phrase l’a bouleversé. Anodine mais suffisante pour fissurer quelque chose. Il ne veut pas mourir sans avoir vu comment pensent les gens ailleurs. Comprendre ce qui nous semble "normal" ici et qui est peut-être purement culturel.
Ils me racontent aussi qu’en arrivant à Montbéliard, les travaux de leur maison avaient pris du retard. Le maître d’œuvre les a accueillis, nourris, logés pendant trois semaines chez lui. Alors aujourd’hui, ils veulent rendre. Ils sont inscrits sur Couchsurfing depuis longtemps mais je suis le premier qu’ils hébergent.
Le dîner est parfait (il y a des frites). On mange bien, on rit et la soirée se poursuit dans le petit bar cubain installé à l’arrière de la maison. On parle longtemps sans voir le temps passer. D’entrepreneuriat, d’éducation, de voyages, de liberté...Je goûte aussi a une spécialité locale, le Kirsch de Fougerolles. Tout ce que je peux dire, c'est que ça réchauffe, et que je n'ai pas pris un deuxième verre. Mais ça risque de m'aider à bien dormir...
En m'endormant, je me dis que peut-être un jour, Auguste construira en Lego un petit bonhomme avec un sac à dos. Et qu’il dira : "lui, il est passé par ici."