Petit déjeuner gourmarnd ce matin chez Joseph et Lucile : cookies, croissants, baguette fraîche. L’un des fils manque à l’appel. On est en lendemain de soirée, c'est normal, on respecte le silence des héros tombés au combat. On discute encore longtemps, je traîne volontairement. Je mange une fois, puis une deuxième, comme si les kilomètres allaient soudain disparaître par magie si je restais assis assez longtemps.
Mais il faut partir. Direction Dannemarie. Et je longe encore le canal. Toujours le canal. J’ai l’impression que ma vie est devenue une ligne d’eau parfaitement droite. Le matin, je flotte un peu. La tête dans les vapeurs, pas totalement présent. Dix kilomètres plus tard, comme souvent, tout se remet en place.
Le rythme revient. L’après-midi est splendide. Soleil, chaleur et lumière qui réchauffe les épaules. Je marche en étant absurdement heureux. Je me dis que là, maintenant, je vis exactement ce que j’ai envie de vivre.
Je prends un café en arrivant à Dannemarie, dans un petit établissement le long du canal. Je discute longuement avec un jeune couple et leurs trois enfants. Trois petites tornades. Étonnamment, je commence à me sentir à l’aise avec ces énergumènes imprévisibles que sont les enfants. Ils me posent des questions très directes. Je réponds avec un sérieux tout relatif. On rit beaucoup.
Puis vient l’heure de chercher des personnes pour m'héberger pour ma nuit. Et là…série de refus. Encore. L’Alsace, pour le moment, est la région où j’ai essuyé le plus de "désolés". Et ce soir, je sens le moral descendre plus vite que le soleil. Arrive un moment où une dame âgée m’offre un paquet entier de madeleines, et me parle d’un étang juste en face et me dit que je devrais pouvoir y poser ma tente.
Je vais voir l’étang. La vue est belle. Le lieu calme. Les températures ne devraient pas descendre sous les deux degrés. Ce n’est pas l’été, mais ce n’est pas l’Arctique non plus. Je remonte quand même au centre-ville. Un dernier café. Dans le bar, tout le monde joue à AMIGO, un jeu de la FDJ. L’ambiance est électrique pour des grilles à gratter. Je me laisse entraîner. Sans surprise, je perds. La Française des Jeux peut, elle, dormir tranquille.
À la tombée de la nuit, je redescends vers l’étang. Je monte la tente, je vide le sac. Le silence tombe. J’ouvre le paquet de madeleines et je les dévore face à l’eau noire. La journée se termine différemment ce soir.
Je m’apprête à profiter d’une nuit paisible lorsque je découvre que quatre jeunes lycéens ont trouvé l'endroit tout aussi agréable. Ils rient, ils parlent fort, ils existent intensément. La nature est calme, mais l’humanité, elle, ne l’est jamais tout à fait.