J’ai dormi comme une pierre chez Marion et Magalie, qui a fait disparaître les kilomètres de la veille. Au réveil, je me sens plein d’énergie. Le porridge du matin, accompagné d’une grande tasse de Ricoré, finit de mettre le moteur en route !
Et aujourd’hui encore, ça grimpe. Je quitte Macornay en direction de Geruge puis je rejoins les crêtes du Revermont. L’objectif est clair : atteindre Beaufort avant midi pour faire ma procuration à la gendarmerie. Alors je marche d’un bon pas. Le cœur tape un peu plus fort, les jambes chauffent, mais ça fait du bien de sentir que le corps répond présent. Après trois heures et demie de marche, j’arrive à Beaufort juste à temps. Mission accomplie.
La suite de l’étape devient plus tranquille. En sortant du village, je demande simplement à un homme qui est sur sa terrasse s’il pourrait me remplir ma gourde. Il s’appelle Jean-Pierre. Au lieu de simplement me donner de l’eau, il décide finalement de venir marcher quelques kilomètres avec moi jusqu’à Cuisa. Sa marche du jour, dit-il. On avance donc ensemble. On parle de son passé de randonneur, de son déménagement dans le Jura, de la vie dans les petits villages. Il me raconte aussi que le supermarché de Beaufort va fermer faute de bénéfices. Hyper U devait le reprendre, mais ils ont finalement laissé tomber. Ça l’embête un peu, il ne pourra plus aller faire ses courses à pied. Il ajoute que ça paraît peut-être idiot comme réflexion, mais que ce genre de fermeture pousse les gens à bouger encore moins, à sortir moins de chez eux. Je crois qu’il a raison.
On se quitte un peu avant Cuisa, et je parcours seul les derniers petits kilomètres jusqu'à Cousance. Je commence alors la petite tournée habituelle pour trouver un endroit où dormir. Après trois refus, je sonne chez un homme qui s’appelle Man Bir. Il me dit qu’il est d’accord pour m’accueillir à condition que sa femme, Aurélie, le soit aussi. En attendant qu’elle rentre, il me propose de monter, m’offre un coca et quelques spéculos.
On discute et j’apprends qu’il est en France depuis seulement cinq ans. Il est d’origine népalaise. Quelques minutes plus tard, Aurélie rentre avec leur deuxième fille. Elle n’a pas l’air particulièrement surprise de voir un inconnu assis dans sa cuisine. Elle sourit et m’explique que Man Bir fait très, très vite confiance aux gens. Mais elle accepte elle aussi que je dorme chez eux ce soir.
Aurélie est kiné à domicile. Heureusement pour elle, je n’ai aucune blessure sérieuse aujourd’hui, sinon je lui aurais posé mille questions. Pendant que leurs deux filles jouent dehors et qu’Aurélie redescend travailler un peu dans son bureau, je discute longuement avec Man Bir.
Je découvre une personne absolument incroyable. Pendant dix ans, il a été porteur et guide assistant au Népal. Il faisait sans cesse des allers retours en montagne, portant des sacs de 60 kilos remplis de tentes, de nourriture et de matériel pour les touristes qui montaient vers les camps de base. Il travaillait surtout avec des Français. Il me raconte la dureté de ce travail. La précarité aussi. Pendant les montées, les porteurs mangeaient très peu. Le cuisinier gardait surtout la nourriture pour les touristes. Alors parfois, certains porteurs prenaient discrètement une pomme dans un sac. Il se souvient encore d’une fois où des Français avaient demandé au cuisinier de préparer aussi un repas pour les porteurs. Il me parle aussi beaucoup des touristes, certains respectueux et émerveillés. Et d’autres beaucoup moins. Certains se plaignaient de devoir marcher, de devoir aller chercher de l’eau…alors même qu’ils étaient là pour vivre l’expérience d’une grande montagne. Et parfois, certains redescendaient même en hélicoptère après avoir pris leur photo au sommet.
Je l’écoute raconter ses histoires et j’ai l’impression de voyager au Népal sans bouger de mon tabouret. Il me raconte aussi une fois où, avec trois autres porteur, ils se sont perdus en montagne. Ils suivaient un chemin tracé par des yacks. Et puis le chemin a disparu. "Là-bas, quand tu es perdu… tu es perdu." Ils ont mis énormément de temps à retrouver leur route, et la nuit tombait. Il me donne même une recette secrète pour la montagne, soupe à l’ail et gingembre. Apparemment, ça aide contre le mal des montagnes.
Plus tard, il me propose d’aller jouer au badminton à Cuiseaux. J’accepte immédiatement. Sur le trajet, il me raconte qu’en arrivant en France, il a dû réapprendre à conduire selon les règles françaises. Au Népal, dit-il en riant, la voiture n’a presque que deux vitesses et il suffit surtout d’avancer. Il prenait les ronds-points à l’envers au début. Son permis népalais est pourtant valable en France. Un jour, un policier français lui a demandé ses papiers. Il lui a tendu son permis népalais. Le policier n’avait jamais vu ça et il a dû appeler Aurélie pour qu'elle lui explique. Il me raconte ça en riant aux éclats.
Le badminton, lui, me fait beaucoup moins rire.
Je ne me souvenais pas que c’était aussi physique. Et surtout, Man Bir est très bon. Il m’envoie le volant à droite, à gauche, devant, derrière. Je cours partout. J’essaie de le fatiguer un peu mais ça ne marche pas du tout. Et comme je n’ose pas dire que je suis déjà bien entamé par la journée de marche, je continue.
Une heure et demie plus tard, je suis complètement détruit. Je rends les armes et on rentre en voiture.
Autant dire que le repas chaud et le déca du soir font un bien immense. Je discute davantage avec Aurélie pendant le dîner. Elle a un côté très posé, très calme. On parle de mon aventure, des rencontres. Elle me parle de la famille Poussin, qui a parcouru Madagascar avec ses enfants. Elle me parle également d’une conférence d’une Jurassienne qui avait fait un tour du monde à vélo, à pied et en bateau…mais qui n’avait parlé que d’elle, et très peu des gens rencontrés. Elle me dit que c’est justement ce qu’elle aime dans ma démarche, les rencontres. Ses mots me touchent beaucoup. Et ça me donne une idée très claire. Si un jour, un livre naît de cette aventure, il devra parler avant tout de ça.
Avant d’aller dormir, je me brosse les dents dans la salle de bain. En regardant mon reflet dans le miroir, je me dis que, grâce aux personnes qui acceptent de m'ouvrir leur porte, je change un peu chaque jour. Il n’y a peut-être rien de plus puissant que de grandir à travers les autres. À travers leur regard, leur histoire, leur manière d’être au monde...