Ce matin, je me réveille rempli d’énergie. Plus dans le cœur que dans le corps, mais ça reste de l’énergie, et parfois c’est même la meilleure.
Je partage un petit déjeuner copieux avec Chantal. On parle encore longtemps, comme si la conversation de la veille n’avait jamais vraiment fini. Elle me raconte ses années à Madagascar, puis à La Réunion. Des morceaux de vie à l’autre bout du monde, racontés tranquillement dans une cuisine, à Bourg en Bresse.
Quand je pars, je boite un peu. Les courbatures du badminton sont toujours là, et mes pieds commencent à protester sérieusement. Je traverse longtemps des paysages plats, j’entre dans la Dombes. La région des mille étangs. L’eau apparaît partout. À droite, à gauche, derrière une haie, au bout d’un chemin. Des miroirs gris sous le ciel, parfois traversés par un vol d’oiseaux. Les chemins deviennent boueux, caillouteux, irréguliers. Ce n’est pas toujours très confortable, mais c’est vivant. C’est plat, et aujourd’hui je ne vais pas me plaindre du plat.
À un moment, je décide d’éclater mon énorme ampoule, au milieu de mon pied gauche. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, ça frotte encore plus après. La médecine de terrain a ses limites.
En approchant de Marlieux, là où j’espère trouver un toit pour la nuit, je croise un couple qui marche tranquillement : Magali (sans e, parce que c’est provençal) et Xavier. Ils me demandent ce que je fais, d’où je viens, où je vais. Je raconte la marche, les kilomètres, les nuits chez l’habitant. Puis ils me disent simplement : "Si jamais tu ne trouves pas ce soir, on habite dans un petit hameau à deux kilomètres de Marlieux. Tu peux venir chez nous." Je les remercie chaleureusement. Mais dans ma tête, je me dis qu’il y a quand même toutes les chances que je trouve en ville.
Il n’y avait pas toutes les chances. Ce soir là, je galère. Je sonne. Refus. Je resonne. Refus. Je continue. À un moment, un couple m’offre quand même un apéro, même s’ils ne peuvent pas m’héberger. Un verre, des cacahuètes, quelques minutes de discussion. Après huit refus dans la soirée, je n’allais clairement pas dire non. On me conseille ensuite d’appeler l’internat d’un lycée catholique au bout de la ville. Peut-être qu’ils ont une solution. J’appelle. Ils me disent que c’est peut-être possible… puis finalement non. Et c’est parfaitement normal. Héberger un inconnu dans un internat avec des élèves, ce serait franchement une idée étrange.
La nuit tombe.
Je commence sérieusement à envisager de planter la tente près du cimetière, où je peux trouver de l'eau. Et puis je repense à Magali et Xavier. J’hésite longtemps avant d’envoyer un message, j’ai pas envie de les déranger. Et puis j'ai pas envie qu’ils croient que je n’ai pas vraiment cherché. Mais finalement j’écris quand même.
Il ne fait plus très chaud.
Quelques minutes plus tard, la réponse arrive, un oui ! Il reste quarante-cinq minutes de marche, dans la nuit, mais d’un coup je me sens beaucoup plus léger. Les ampoules disparaissent presque de ma conscience. J’arrive chez eux un peu tard. Ils me montrent immédiatement une chambre, puis la salle de bain. "Si tu veux te doucher." Oui. Je veux. La douche me fait un bien presque déraisonnable.
On s’assoit ensuite dans la cuisine. Je découvre que Xavier est un grand marcheur. Il a déjà fait le GR20 et rêve de faire le GR34. Alors là, il est tombé sur la mauvaise personne. Je lui vends la Bretagne toute la soirée, ses falaises, ses criques, le Finistère nord, la lumière sur l’océan ! Je revis presque mes propres souvenirs en en parlant. Sans vraiment m’en rendre compte, je fais aussi un peu diversion. Parce que Magali se fait opérer demain. Une opération de reconstruction après un deuxième cancer du sein.
Elle raconte ces deux dernières années avec une énergie qui force le respect. L’histoire de la perte de ses cheveux, par exemple. Le moment où la coiffeuse lui dit qu’elle ressemble à Demi Moore. Elle éclate de rire en racontant ça. Finalement, elle n'a jamais porté de perruque. Je l’écoute avec beaucoup d’émotion. C’est étrange comme quelqu’un qu’on ne connaît que depuis quelques heures peut déjà compter.
Pendant la chimiothérapie, Xavier lui a fait une promesse, celle de la faire éclater de rire tous les jours. Et apparemment, il a tenu parole. Je n’ai aucun mal à le croire, car tous les deux sont incroyablement drôles. La veille d’une opération, je ne serais probablement pas capable d’être aussi drôle. Et encore moins d’accueillir un inconnu. Magali se moque même de son plat du soir : des croquetas aux sardines. Moi, j’ai adoré. Bon, il faut dire que j’aime à peu près tout, donc je ne suis pas le meilleur indicateur gastronomique du pays, j'en suis conscient.
On parle encore un peu de leur vie ici, de la campagne, des rencontres, de la marche. Puis la fatigue nous rattrape doucement. On va tous se coucher.
Parfois, une journée de marche ressemble à ça. Une succession de petits doutes qui, au bout du chemin, finissent par tomber sur une grande lumière.