Je quitte Vienne après un petit déjeuner partagé avec Perrine, simple et tranquille, comme la veille. Le soleil est déjà là, bien installé. Direction le sud, encore un peu plus.
Je longe les vignes de Condrieu, le Rhône zigzag un peu, donc ça change. C’est vivant. Je marche bien aujourd’hui. Mais surtout, je pense beaucoup. À l’après. À ce moment où tout ça va s’arrêter. Où je vais rentrer. Reprendre un rythme, un endroit fixe, voir moins de visages nouveaux, être soumis à moins d’imprévu. C’est étrange parce qu’au début, cette marche, je la voyais comme une parenthèse. Maintenant, j’ai parfois l’impression que c’est peut-être le reste qui en est une.
En fin d’après-midi, je m’arrête boire un café à Serrières, côté Ardèche. Puis je traverse le pont, et en deux minutes, me voilà à Sablons, côté Isère. Changer de département n’a jamais été aussi rapide.
Je commence à chercher un endroit pour la nuit. Je tombe sur une dame dans son jardin. Je lui explique, elle aurait bien voulu m’aider, mais elle s’occupe de la maison de ses parents très âgés, ce n’est pas possible. Elle prend quand même le temps de discuter, de s’excuser presque. Je continue. Un peu plus loin, je tombe sur une maison avec un grand jardin, portail ouvert.
Je traverse, un peu hésitant, et je toque. Une femme m’ouvre la véranda. Avant même que je commence à parler, elle me propose d’entrer pour discuter. Le regard, le ton, la manière d’ouvrir la porte, tout se joue là. Quand quelqu’un t’accueille avec un sourire, il y a déjà quelque chose qui s’est décidé. Elle s’appelle Zaïa. Je lui explique mon projet, mon parcours. Elle écoute vraiment. Et assez vite, elle me dit que pour elle, il n’y a pas de problème pour m’accueillir. Mais elle préfère attendre l’avis de son mari. Son mari, c’est Laurent. Le maire du village. Tout juste réélu.
Je me retrouve donc assis dans le jardin du maire, à attendre, pendant qu’elle termine un rendez-vous de sophrologie. Deuxième sophrologue qui m’accueille sur ce voyage. Je me dis qu’il y a peut-être un lien entre ce métier et cette capacité à ouvrir sa porte.
Laurent arrive un peu plus tard, avec leur fille. Il me voit, s’approche, me serre la main, simplement. Aucun regard méfiant. Juste de la curiosité. On discute quelques minutes. Et très vite, il est partant. Même plus que ça. Il est touché. Je le sens ému aux larmes en parlant du lien social, des rencontres, de ce que je fais. Le stress de l’élection redescend, ça se voit. Il me dit que mon arrivée, comme ça, au hasard, ça lui fait quelque chose. Comme un signe. Il poste même une photo sur son Facebook en disant que ça marque le début de son nouveau mandat !
J’installe alors ma tente dans le jardin, puis ils reviennent me proposer de dormir à l’intérieur, dans la salle où Zaïa fait ses séances.
Le soir, on mange des galettes algériennes incroyables, avec des légumes, des épinards, et des gâteaux récupérés de la fête de la réélection. Il y a de quoi nourrir une équipe entière, et je vais prendre la place de tout les joueurs. Les discussions partent dans tous les sens.
Laurent parle de sa ville, de ses habitants, des inondations, de l’eau, de ses responsabilités. Il en parle avec passion, et ça en devient passionnant. Zaïa, elle, me parle de son association, A corps d'apprendre, de ce travail avec les enfants sur les émotions et l’estime de soi. Ça paraît simple, dit comme ça. Mais ça ne l’est pas. J’apprends aussi qu’elle a écrit un livre, alors même qu’elle était en grande difficulté avec la lecture et l’écriture. Ça me laisse un peu sans voix.
Ce qui me frappe surtout, c’est eux deux. Leur manière de se parler, de s’écouter, de se valoriser. Ils sont différents, mais parfaitement complémentaires. Et surtout, très fiers l’un de l’autre. Ça se voit et c'est beau.
À un moment, ils me disent que je ferais un bon maire pour Châteaugiron. Je rigole un peu, mais au fond, ça me touche. Ça vient réveiller une idée que j’avais un peu laissée de côté...
Le reste de la soirée passe vite. Très vite. Je me ressers, encore et encore. Je parle, j’écoute, je prends. Puis vient le moment d’aller dormir. Je m’allonge alors dans cette pièce calme avec la sensation que ce soir, je suis tombé au bon endroit.