Je quitte Lyon tôt, sans trop traîner, avec un bol de céréales dans le ventre et ce petit goût sucré qui fait croire au corps que tout va bien, même quand il sait qu’il va encaisser de nouveaux kilomètres. Je rends les clés de l'appartemment de Pierrig à Adrien, un ami à lui.
La sortie de la ville n’est pas franchement mémorable. Le Rhône est là, coincé entre des zones industrielles, des routes, du béton. On avance tous les deux sans trop se parler. Par moments, le chemin disparaît un peu, je me retrouve à marcher dans de l’herbe humide, sans trop savoir si c’est vraiment un sentier. Et puis, comme souvent, ça s’arrange sans prévenir.
Les espaces s’ouvrent, la lumière change, le fleuve redevient un paysage. Moi aussi, un peu.
Les pieds vont mieux aujourd’hui. La pause à Lyon a fait son effet. C’est presque frustrant de voir à quel point une seule journée sans marcher peut réparer ce que j’ai mis des jours à abîmer. Mais bon, je prends aha.
J’écoute de la musique. Puis un podcast. Puis j’enlève tout. Avant, j’avais du mal à marcher sans ça. C’était comme un réflexe. Remplir le silence, occuper le temps. Maintenant, ça me fatigue plus vite. Les écouteurs finissent dans une poche, et je marche sans rien. Ça me fait repenser à Marcel, croisé dans le Pays basque, qui m’avait dit d’essayer de faire sans. Sur le moment, ça m’avait paru un peu extrême.
En fait, il avait raison. Il ne se passe rien de fou sans musique. Mais il se passe plus de choses.
J’arrive à Vienne en fin de journée, assez tranquillement. Je fais un petit tour dans le centre avans de rejoindre Perrine, qui a accepté de m'héberger sur Couchsurfing. Elle m’ouvre avec un grand sourire, une remarque drôle, et en quelques secondes, je me sens à l’aise.
Elle me propose un jus de pomme, la douche, me montre où poser mes affaires. Elle ose ensuite me dire que mes pieds sentent mauvais, avant de mettre mes chaussures à la fenêtre. C’est la première fois qu’on me le dit comme ça. Et franchement, ça me fait plus rire qu’autre chose.
On discute. Elle a beaucoup voyagé, souvent seule. Liechtenstein, Suède, Italie, Portugal…Elle tient un blog d’ailleurs, où elle écrit sur ses voyages et ses rencontres. À un moment, elle me dit qu’elle trouve important d’avoir accueilli avant d’être accueilli. Je ne dis rien tout de suite.
Je pense à toutes les portes qu’on m’a ouvertes depuis le début. À la facilité avec laquelle on m’a fait de la place. Et je réalise que moi, à part accueillir des amis, je n’ai pas vraiment rendu ça. Pas de cette manière-là. Ça reste dans un coin de la tête.
On mange des pommes de terre avec de la cervelle de canuts, qui à tout d'horrible dans le nom, mais qui est très bonne. C'est un mélange de fromage et d'ail.
Après, elle me propose une interview pour son blog. Je me surprends à chercher mes mots, à aller un peu plus loin que d’habitude. C’est agréable, et un peu déroutant. Ensuite, elle me montre des vidéos de ses voyages. Ce qui est drôle, c’est qu’elle reconnaît parfois les lieux juste au son. Avant même l’image.
Je m’installe enfin sur le matelas dans le salon, entouré de plantes, avec cette impression que la journée n’a rien eu d’exceptionnel, et que c’est justement pour ça qu’elle était bien.