Il ne pleut pas ce matin.
Je suis content pour Juan et Stéphanie qui vont se marier sous un ciel qui leur fait cette grâce. Et à tous ceux qui vont me sortir le “mariage pluvieux, mariage heureux”, j'ai deux choses à dire. D’abord, j'ai envie de vous taper, et ensuite, la vraie expression c'est “mariage plus vieux, mariage heureux” Voilà . Maintenant, je peux reprendre.
Lourdes le matin est une autre ville que Lourdes l'après-midi. Moins de monde, moins de bruit, plus belle. Je fais un tour, j'achète un pain au chocolat (et non une chocolatine je ne dirai pas chocolatine, ce n'est pas négociable) et je commence à marcher vers Pontacq.
Je ne me rends toujours pas compte que je suis vraiment invité à un mariage. J'appréhende un peu, je ne sais pas exactement ce qui m’y attend. Est-ce que je pourrai assister à la cérémonie ? À la fête après ? Est-ce que je serai seul dans mon coin ? Que vont penser les autres invités en voyant arriver un type avec un sac à dos et des espadrilles bleues qui ne vont pas ensemble ? Je n'ai de réponse à aucune de ces questions, et quelque chose dans cette ignorance là est finalement reposant.
Sous un abribus en bois, je m'arrête. Je sors une carte. Je réfléchis. C'est compliqué d'écrire un mot à des gens qu'on ne connaît pas. Je me lance quand même :
“Nous ne nous connaissons pas. Je ne connais ni votre histoire, ni votre famille, ni le moment précis où l'un de vous a regardé l'autre et a pensé, sans oser le dire encore : c'est toi. Je ne connais rien de tout cela. Mais ce que je sais, c'est que vous en avez traversé du temps ensemble. Et au bout de ce chemin, vous vous regardez et vous dites encore : c'est toi. Encore toi. Toujours toi.
Quand je vais vous rencontrer cet après midi, je serai l'inconnu de passage, celui dont personne ne sait trop d'où il vient ni pourquoi il est là . Mais je serai là avec quelque chose de sincère et de plein dans la poitrine, l'émotion étrange et belle de quelqu'un qui a croisé, par hasard, sur une route qu'il ne faisait qu'emprunter, quelque chose qui ressemble à ce que les humains font de mieux.
S'aimer longtemps. S'aimer vraiment. S'aimer encore.
Merci de m'avoir laissé entrer dans ce jour.”
Je referme l'enveloppe. Je reprends la route. Le ciel est plus bleu qu'avant. C'est bon signe.
À Pontacq, je sonne. La maman de Stéphanie m’ouvre avec un regard perplexe et m'explique que Stéphanie n'est pas encore là . Au moment où je m'apprête à aller attendre plus loin, Juan arrive.
Juan que je n'avais jamais vu. Juan avec son grand sourire immédiat, cette chaleur de quelqu'un qui n'a pas besoin de temps de chauffe. Il me fait entrer, me propose un sandwich, m'explique le programme, la cérémonie à quinze heures, voilà où c'est, voilà comment y aller. Stéphanie est chez la coiffeuse, toute la petite famille se prépare. Je leur souhaite bonne chance et je file. Sur le chemin vers l'église, une voiture ralentit. Stéphanie, revenue de chez la coiffeuse, vitre baissée, sourire immense. Elle me dit qu'elle est vraiment, vraiment contente de me voir là . Me demande si j'ai besoin de quoi que ce soit. Me dit “à tout à l'heure, à la cérémonie”. Et repart.
Je continue à marcher avec dans la poitrine quelque chose qui ressemble à de la joie, simplement. Au café, je me change dans les toilettes. Je discute ensuite avec un couple installé à côté de moi qui vont aussi au mariage. Je ne serai pas seul. Nous y allons tous les trois ensemble, comme de vieilles connaissances que nous ne sommes pas encore. Devant l'église, des gens s'approchent : “c'est toi Nathan ?” Je vois que je ne suis pas complètement un inconnu. On me propose même de mettre mon sac dans une voiture.
Et puis les mariés arrivent. Ils sont beaux, tous les deux, Juan et Stéphanie, accompagnés de leurs fils Johann et Jonathan. Leur sourire dit quelque chose que les mots ne disent pas aussi bien. Ils sont heureux.
Je n'ai jamais assisté à une cérémonie religieuse de mariage. Je ne savais pas que c'était comme ça, avec des sœurs qui chantent derrière, l'orgue qui emplit l’église, et tous ces petits rituels anciens qui portent quelque chose de plus grand qu'eux-mêmes. Pour quelqu'un, comme moi, qui n'a pas grandi dans la religion, qui n'appartient à aucune foi particulière, c'est quand même touchant. La beauté n'a pas besoin qu'on y croie pour faire son travail.
Une heure et demie passe sans qu'on la voie. On ressort dans le soleil, avec de petits jouets à bulles pour accueillir à la sortie les mariés. Les miennes atterrissent surtout sur mes voisins, mais bon…
J'apprends leur histoire pendant la soirée, par fragments. Ils se sont rencontrés en mission au Mali. Mariage civil au Burkina Faso. Et aujourd'hui, religieux, à Pontacq, dans les Pyrénées Atlantiques. Juan est cubain. J’assiste donc à un amour qui traverse les continents, et qui se retrouve ici, par une fête dans une salle du Béarn avec de la salsa à plein volume.
Je me retrouve sur la piste, initié à la salsa par des gens très patients. C'est plus compliqué que le madison. Beaucoup plus compliqué. Je transpire dans mon pantalon bleu, je me trompe sur les pas, je recommence, et je suis heureux de façon complètement disproportionnée.
Au moment d’un passage aux toilettes, je prends du recul et je me demande vraiment ce que je fais là . Ce que fait un inconnu sur une piste de danse au mariage de gens qu’il ne connaissait pas il y a une semaine. La réponse est, je crois, toujours la même. Je suis exactement là où il faut.
J’attaque aussi le buffet. Le sucré, le salé, les petits burgers, le fromage. Je fais des allers retours entre ma table et les mignardises. Je rencontre un ami de la mariée venu seul depuis Dijon en voiture, et j’ai envie de lui dire que son périple me semble franchement plus difficile que le mien, mais je me retiens.
Juan et Stéphanie passent régulièrement vérifier que tout va bien. Que je ne me sens pas seul, que j'ai tout ce qu'il faut. Cette attention là , au milieu de leur propre jour de mariage, me touche plus que je ne saurais le dire.
En fin de soirée, j'aide au rangement avec les jeunes de la salle, Johann, Jonathan et leurs amis. Ils sont drôles, ils sont gentils, ils m'adoptent immédiatement, et je les adore déjà . On rentre tous à la maison. Juan et Stéphanie me disent de faire comme si j'étais chez moi, comme si j'étais de la famille.
Il est trois heures du matin. Je suis dans une chambre, dans la maison de gens que je ne connaissais pas il y a quelques heures, après avoir dansé à leur mariage, mangé à leur table, ri avec leurs fils et pleuré un peu pendant la cérémonie.
Je ne comprends pas tout à fait ce qui m'est arrivé aujourd'hui.
Je crois que c'est une des meilleures journées de ce voyage.
Je crois que c'est une des meilleures journées de ma vie.