Il est temps de se réveiller, après peu d'heures de sommeil. Aucune importance, car il y a une règle universelle et immuable dans ma vie. Tant qu'il y a à manger, on peut me réveiller à n'importe quelle heure sans risquer de représailles de ma part. Je me lève donc avec enthousiasme.
Johann et Jonathan veulent venir à pied avec moi jusqu'à la salle, et ils se battent pour être assis à côté de moi.
Le petit déjeuner est à la hauteur de la soirée d'hier, ce qui veut dire qu'il est excellent. Croissants, pain au chocolat, choux de la veille, fromage, café, jus d'orange, pain. Je dévore tout. Je discute avec quelques invités encore présents, avec ce petit quelque chose de plus des gens qui ont partagé quelque chose la veille, qui ne se connaissent toujours pas vraiment mais qui se sourient autrement qu'avant.
On range ensuite la salle, même si, dans les faits, je passe une bonne partie du temps avec Johann et Jonathan. En rentrant, Stéphanie et moi parlons un moment, de leur vie, de leur rencontre, de son travail. Cette conversation, posée, n'aurait pas pu avoir lieu hier dans le tourbillon du mariage, et trouve sa place naturellement ce matin dans la cuisine.
Et puis Jonathan m'invite à jouer à Minecraft. Ça faisait des années. Des années pendant lesquelles j'ai apparemment oublié que je n'ai pas un esprit constructeur. Mais alors, pas du tout. Jonathan ne dit rien, il est poli.
On enchaîne ensuite sur des parties de Mario Kart, et Johann nous rejoint. Là, c'est différent. Là, je me sens mieux. Là, je gagne ! Le fait que mes adversaires aient respectivement sept et quatorze ans est un détail que je choisis de ne pas mettre en avant.
Ensuite, Jonathan a besoin d'aide pour un exercice de maths sur Thalès. Je m'assieds à côté de lui avec l'assurance d'un homme qui a fait des études. J'essaie de montrer que je maîtrise même si je ne maîtrise pas du tout. On s'en sort quand même.
Le repas du soir se paryage avec toute la famille, l'oncle, la tante, la cousine, encore là. La table parle espagnol, français, allemand. Moi qui suis censé avoir pratiqué ces langues à des degrés divers, je suis perdu la plupart du temps. Je souris beaucoup (c'est une stratégie qui fonctionne dans toutes les langues).
Cette maison a une énergie que je ne saurais pas tout à fait expliquer. Il y a quelque chose de paisible et de vivant en même temps, une chaleur qui n'est pas bruyante mais qui est là, partout, dans la façon dont les gens se parlent et se regardent et s'occupent les uns des autres. Je pense parfois à comment j'ai rencontré Stéphanie, dix minutes dans un bar à Rennes, par hasard, et elle qui dit “viens à mon mariage”. Et me voilà, des mois plus tard, à table pendant que Johann et Jonathan se disputent la place à côté de moi.
Je trouve ça beau, cette façon qu'ont les choses de ne jamais aller où on croit qu'elles vont.
L'heure du coucher de Johann et Jonathan arrive. Je les accompagne. Je sais que je pars demain, ils le savent aussi, et ça ne leur plaît pas. Ils voudraient que je reste indéfiniment, ils l'ont dit clairement, avec cette franchise des enfants qui ne voient pas pourquoi on ne dirait pas les choses telles qu'elles sont.
Juan et Stéphanie m'ont presque adopté, en deux jours. C'est touchant et c'est drôle et c'est une des choses les plus inattendues de tout ce voyage, finir dans une famille cubano-française de Pontacq, être le grand frère de deux garçons que je ne connaissais pas avant hier, et sentir en partant demain que je laisse quelque chose derrière moi.