Je pars quelques minutes avant les pèlerins. J’espère, en partant tôt et en marchant vite, pouvoir passer entre les gouttes. C’est ma petite stratégie d'évitement météorologique.


Le plan me parait solide, l’exécution parfaite, mais le résultat, pour autant, est bien bien nul. La pluie est là dès le début et elle reste toute la journée. Je remets le poncho. Le poncho et moi, on en aura fait du chemin ensemble.


Ce qui est différent aujourd'hui, c'est tout le reste. J’ai le cœur qui bat trop vite depuis ce matin, pas à cause des côtes à gravir qui s’accumulent, ni à cause du rythme que je m’impose, mais à cause de ce qui m’attend au bout de cette journée. Presque cent quatre vingt dix jours après être parti de Saint-Jean-Pied-de-Port, j'y retourne. La boucle se ferme ce soir. Enfin, presque, il me reste une portion que je n’ai pas parcouru, après la tendinite que je me suis faite après 6 jours de marche, et je compte bien faire ces derniers kilomètres pour boucler vraiment le tour.


Mais quand même. Revenir là où tout a commencé, c'est quelque chose que je ne sais pas encore nommer correctement.


Les deux grosses dernières côtes assassinent ce qu'il y avait encore à assassiner dans mes jambes. La descente après la deuxième est traître, avec le terrain boueux dû à la pluie, je me ramasse. Au ralenti, presque comiquement, avec le temps de me voir tomber sans pouvoir faire autrement. Beau bleu au genou droit. Je me relève en espérant que personne ne m’a vu.


Au croisement de la voie du Piémont et de la voie du Puy-en-Velay, je tombe sur de nombreux pèlerins. On marche un moment ensemble, on discute, et quelque chose dans ce présent simple fait taire toutes les grandes pensées sur mon arrivée. C'est un cadeau involontaire et parfait. Juste marcher. Juste parler. Juste ça.


Tout le monde appréhende Saint Jean. La saison bat son plein, paraît-il. ET BORDEL, ILS ONT RAISON ! Je ne vois que ça. Des pèlerins. Partout. Dans chaque rue, sur chaque trottoir, devant chaque café, avec leurs sacs, leurs bâtons, leurs coquilles Saint-Jacques. Je traverse une marée humaine qui a décidé ce week-end précis de converger exactement ici. Et je m’y noie. Ici, je suis le 400ème bonhomme avec un gros sac et des bâtons parmi des centaines de bonhommes avec des gros sacs et des bâtons.


Personne ne sait que j'ai fait 6300 kilomètres, et pourquoi le sauraient-ils, et est-ce que ça change quelque chose ? Ça ne change rien. Je suis comme tous ces autres marcheurs en fin de compte, et ce n’est pas plus mal.


Je m'éloigne du centre, je trouve un abri bus, je m'assieds. Je suis assis sous cet abribus avec mon sac entre les jambes et du granola plein les doigts, et je regarde la rue mouillée devant moi. Je suis parti d'ici. Il y a cent quatre-vingt-dix jours, un matin d'août, avec des jambes qui ne savaient pas encore ce qu'elles allaient faire. Et me voilà revenu, sous la même pluie, dans la même ville, avec le même sac, mais avec dedans, quelque part entre les sardines et mes chaussettes trouées, tout ce que ces jours-là ont laissé. Les portes ouvertes, les tables partagées, les matins difficiles, les vues qui coupent le souffle, les gens qui coupent la solitude. Je croyais ne pas pouvoir arriver jusqu'ici en partant l'été dernier. C'est fait. C'est tout petit à dire, et c'est immense à tenir. Je suis heureux.


Je m’élance ensuite vers le gîte, offert par mes parents pour fêter le retour au point de départ, attention délicate qui me touche plus que je ne l'aurais prévu. Marie m'accueille les bras ouverts, avec ce sourire de quelqu'un qui a été briefé et qui est sincèrement contente quand même. Elle me félicite, on discute, et je fonce sous la douche. Longtemps. Trop longtemps pour l'écologie, exactement assez pour le reste.


En descendant pour manger, je tombe sur une petite troupe, ils accompagnent deux filles qui tentent l'Euskal Trail demain. Soixante-cinq kilomètres sous la pluie battante annoncée. Je les regarde. Elles n'ont pas l'air stressées du tout, ce qui est soit du courage, soit de la naïveté, soit les deux.


Ils me proposent une bière. Je ne refuse pas et je finis par manger des pâtes avec eux même si je ne cours pas demain, et j'apprends que trois d'entre eux ont fait prépa B/L et voulaient faire le CELSA, mon école. Information objectivement inutile pour tout le monde dans cette pièce sauf pour moi, et pour moi elle compte. On parle du projet, de leurs sensations avant la course, et de films que je n'ai pas vus et dont je n'ai pas entendu parler, discussion dans laquelle je suis aussi utile qu'un bâton de randonnée dans un cinéma.


À 21h30, je suis dans mon lit. La pression retombe doucement, par couches. Dehors, Saint Jean Pied de Port s'endort sous la pluie, les pèlerins dans leurs dortoirs, les deux filles qui courent demain quelque part en train de préparer leur sac ou de faire semblant de dormir.


Et moi, je suis dans ce lit, dans cette ville où tout a commencé. C'est sympatoche.