On se lève tôt tous les trois. Dominique doit être à Bayonne à neuf heures et Isabelle l'accompagne. On partage un dernier café avec quelques tartines, dans la lumière calme du matin. C'est court, mais c'est chaleureux.


On se dit au revoir devant la maison. Je les regarde partir d'un côté, je repars de l'autre.


La marche est agréable. Légère, même. Il fait beau, encore un peu nuageux mais le soleil passe, et dans ma tête il n'y a aucun stress, juste la route dans mon champ de vision et la boue sous mes pas. Et mon impatience de retrouver ce soir Estelle et Mathieu à Labets-Biscay, qui m’avaient aussi hébergé l’été dernier.


À Saint-Palais, je m'arrête dans un parc. Je m'installe, je souffle. J'essaie même de faire quelques exercices du haut du corps mais la fatigue totale de mon corps me fait abandonner assez vite l’idée. Je ressens bien qu’il s’agit d’une fatigue qui s'est accumulée sur des mois et des kilomètres. Mais l'esprit, lui, est léger. Comme si je portais le poids de la fin sans vraiment le sentir.


J'arrive en fin d'après-midi dans le jardin d'Estelle et Mathieu. Et première chose que je remarque, une cabane a fait son apparition depuis. Quelques minutes plus tard, Estelle arrive de l'école avec ses deux fils, Guilhem et Paul. Ils ont grandi, la vache ! Estelle est sincèrement contente et un peu surprise de me voir là si tôt, j'étais censé finir en juillet à l'origine. On se sourit, et déjà c'est comme si le temps n'avait pas vraiment compté.


Elle m'invite à boire quelque chose. Je sors la boîte de Ferrero Rocher que je leur ai apportée, on s'installe, et les mots viennent naturellement pendant que les deux gamins s'agitent dehors sous le soleil. Elle ne travaille plus dans la chocolaterie, mais pour une entreprise à Peyrehorade, spécialisée dans le saumon fumé et le foie gras. On se raconte nos vies. Je lui parle de ma blessure quelques jours seulement après être passé chez eux l'été dernier, et de la tente perdue juste avant. Elle me raconte aussi la vie à deux avec des enfants en bas âge, les dodos qui ne se passent jamais vraiment bien, les réveils compliqués pour aller à l'école, ces boules d'énergie que sont les marmots mais qui ne s'éteignent pas d'elles-mêmes.


Mathieu rentre du boulot, et sa joie de me revoir est immédiate, franche. On parle du chemin, lui aussi est parti, depuis, à vélo jusqu'à Santiago, après une période personnellement compliquée. Il m'explique tout ce que cette parenthèse lui a apporté, ce que ça remet en place à l'intérieur. Je n'ai pas besoin qu'il développe beaucoup pour comprendre. Cette année a été particulière pour lui, il ne s'en cache pas, mais il garde dans le visage quelque chose de lumineux qui force le respect. D'autant qu'il a terminé son périple avec une tendinite au tendon d'achille. Moi qui connais plutôt bien le sujet, je mesure ce que ça coûte de continuer malgré ça.


Pour le dîner, il a préparé des araignées de porc. Sans le faire exprès, c'est ce qu’il avait décidé d’acheter mais ils n'en prennent jamais d'habitude. Le même plat qu'en août dernier, exactement. Je suis ravi car c'est tellement bon, même si j’ai du mal à croire que c'est un hasard. Un de ces petits miracles du chemin qui ne s'expliquent pas.


Vient rapidement (car quand on passe un bon moment, souvent ce bon moment passe vite) l'heure de les coucher. Et c’est une mission assez délicate. Ils les menacent gentiment que c'est moi qui les mets au lit s'ils refusent de se coucher. Ça à marché.


On a ensuite partagé une tisane en faisait un puzzle de mille pièces. Je reconnais volontiers que les puzzles et moi, ça n'a jamais été une grande histoire d'amour. Même si le puzzle est beau, je les laisse faire tous les deux pendant que je regarde, tranquille. Mathieu non plus n'est pas un grand fan, et c'est lui qui résume le mieux la soirée : “Qu'est-ce qu'on ferait pas par amour ?”. Dit en souriant, les yeux sur les pièces, les mains qui cherchent une pièce particulière.


La fatigue finit par nous attraper doucement, sans qu'on s'en aperçoive vraiment. Je retourne dormir dans ma tente, sous la nuit, tout content de cette journée.