Ce matin, Guilhem et Paul me regardent depuis la table avec des yeux complètement abasourdis. Je sors défaire ma tente sous leurs yeux, et visiblement, ils sont surpris. Je les rejoins pour le petit-déjeuner. Biscottes, Nutella, madeleines, café allongé.
Tout commence bien.
Estelle me glisse alors quelque chose au passage, son oncle Yves habite tout près, sur ma route, et il serait ravi de m'héberger ce soir. Il a été pilote de chasse et a vécu trois ans en voilier. Les yeux d'Estelle brillent un peu quand elle en parle. Une rencontre comme ça, je ne peux pas la rater. Je dis oui, avec plaisir !
On se dit au revoir tous ensemble, Mathieu un peu avant les autres. Je les remercie, et je le pense vraiment, profondément. L'été dernier, quand je suis arrivé chez eux au tout début de ce tour de France, j'étais encore un peu effrayé par ce projet que je m'étais fixé. Est-ce que j'allais y arriver ? Est-ce que j’allais y prendre du plaisir ? Ils m'ont aidé à m'apaiser là-dessus en m'accueillant bien et en passant un super moment ensemble. Parfois, c'est tout ce qu'il faut.
L'étape est courte, moins de vingt kilomètres, et je suis attendu en fin d'après-midi. Alors pour une fois, je prends mon temps. Vraiment. Des pauses, des siestes…La route est légèrement différente de celle de l'été dernier car je m'éloigne un peu du GR pour rejoindre Auterrive.
Mes articulations et mes muscles me remercient en silence. Je finis par poser le sac à Auterrive en milieu d'après midi, je m'installe quelques minutes, et Yves m'envoie un message en me disant de venir quand je veux car il est rentré des courses. J'arrive vers 17h30, devant l'ancienne maison de ses parents.
Yves a soixante-dix ans et ne les fait absolument pas. Hyper vivant, hyper humain, le genre de personne qui parle et à qui on a envie d'écouter parler pendant des heures. Il me propose un Coca, j'en enchaîne trois, et avec des madeleines pour le goûter. On parle de mon projet, de sa vie de pilote de chasse, de la mer, des voyages. Il me dit que piloter un avion de chasse, c'est comme conduire une voiture. Je note mentalement de ne jamais lui dire que je suis un conducteur médiocre.
On parle d’aventure, de dépassement de soi, en évoquant Mike Horn ou Guirec Soudée. Yves écoute, rebondit, me raconte plein de choses. Une transat qu’il a faite avec ses deux fils. Des moments formidables a sillonner la mer avec sa fille.
Il me montre ensuite ma chambre, la douche, et lâche ce “fait comme chez toi”. Son salon est un musée personnel que j'aurais pu visiter pendant des heures. Des maquettes d'avions partout, des affiches, des références à la mer dans chaque coin. On se croirait dans une maison bretonne, il manque juste la vue sur l'océan. Et d'ailleurs, je me dis que les Basques et les Bretons ont peut-être le même sang, parce qu'avec lui je me sens immédiatement à l'aise.
Le soir, Alix, sa fille, arrive avec Victor, son copain. Avocat en entrée, gnocchis et poulet, et fraises en dessert. Le repas est excellent et la table est drôle, les discussions partent dans tous les sens, on rit beaucoup. Alix et Victor m’expliquent que leurs deux chiens respectifs se détestent, comme les deux chats d'Yves d'ailleurs.
Alix me fait goûter sa découverte du moment : un fond de vinaigre de cidre avec de l’eau pétillante citronnée. Franchement, c'est pas mauvais, on dirait un semblant de champagne. En fin de repas, je lui rends la pareille avec ma spécialité, le Baileys dans de l'eau chaude. Elle a l'air de beaucoup aimer. Ou alors elle est très bien élevée et se souvient que j'avais dit que son vinaigre de cidre était bon. On est quittes.
J'apprends aussi que Victor se lève à deux heures du matin pour aller travailler. Deux heures. Même s'il se couche à vingt heures, je ne veux pas faire le calcul.
La soirée se termine dans la chaleur simple d'une table où tout le monde est content d'être là.
Je monte l'escalier en longeant les posters d'avions accrochés au mur, des Mirages, que me désigne Yves au passage, qu'il a lui-même pilotés. Je rentre dans ma chambre avec tout cet imaginaire en tête : les cockpits, l'Atlantique, les nuits en mer, les matins à deux mille mètres d'altitude et à plus de mille kilomètres à l’heure.
Estelle m'avait dit que son oncle était génial. Elle avait bien raison.