Il y a des matins qu'on sait différents avant même d'ouvrir les yeux.


Celui là, je le sens dès le réveil. La lumière qui passe à travers la toile de la tente, le bruit du dehors, le sol sous mon matelas. Tout est pareil que les autres jours, et pourtant. C'est la dernière fois que je me réveille dans ma tente. La dernière fois que je range mon duvet, que je dégonfle mon matelas, que je roule la toile légèrement mouillée de rosée avec quelques gestes devenus aussi automatiques que de respirer. Rapidement, ma tente disparaît dans mon sac pour la dernière fois. Je reste une seconde debout devant le rectangle d'herbe aplatie qu'elle laisse derrière elle. 


Je me suis levé avant tout le monde, par envie. J’ai une petite chose à faire. Je suis sorti dans l'air déjà chaud de Biganos, j'ai marché jusqu'à la boulangerie, et je suis revenu avec des croissants et des pains au chocolat.


Enfin…je suis revenu avec des croissants et des pains au chocolat après avoir cherché la maison un bon moment. Parce que j'avais complètement oublié la façade. Toutes les maisons de la rue se ressemblent, et moi j’étais là, avec mon sachet de viennoiserie, à tourner lentement sur le trottoir en essayant d'avoir l'air naturel. Six mille six cents kilomètres à travers la France, des dizaines de villages traversés, et je me perds devant la maison où j'ai dormi la nuit d'avant. Le chemin forge le caractère, mais apparemment pas le sens de l'orientation. J’ai fini par voir Sabine dehors, et je suis alors rentré avec mes viennoiseries.


On à partagé le petit-déjeuner tous ensemble, Guillaume, Sabine, Lina et Manon. Et puis, avant que je parte, Guillaume m’a tendu quelque chose.


Une médaille en l'honneur d'un des fondateurs de la Sécurité sociale, Ambroise Croizat. Un homme qui a consacré sa vie à l'idée que personne ne devrait faire face seul aux coups durs. Je la tiens dans la main un moment sans rien dire. Je me promets de défendre cet héritage. Je glisse la médaille dans la poche la plus sûre de mon sac.

Et je repars. Quarante cinq kilomètres. En ligne droite, ou presque. Entre les pins des Landes, sur ces chemins plats et rectilignes qui s'étirent jusqu'à l'horizon sans jamais dévier. Il n'y a pas grand-chose à raconter de ce paysage, c'est justement ça son caractère. Une ligne. Un horizon. Un pied devant l'autre, encore et encore, pendant des heures, dans le silence des forêts de résineux et l'odeur de la résine chauffée par le soleil. C'est une journée pour penser, pas pour regarder.


Alors je pense. Je pense à Saint-Jean-Pied-de-Port, au premier matin, à la peur que j'avais dans le ventre de ce projet que je m'étais fixé. Je pense à la blessure quelques jours après le départ, à la tente perdue, aux kilomètres repris de zéro avec beaucoup moins de certitudes. Je pense à toutes les portes auxquelles j'ai frappé sans savoir ce qui allait s'ouvrir derrière. 


Au début je croyais que le sujet c'était moi. C'est une erreur classique du voyageur, cette conviction que son intériorité est le paysage le plus intéressant qu'il traversera. J'avais tort. Mon intériorité est banale et ressemble à celle de beaucoup de gens. Elle est un mélange d'enthousiasme et de doute, de curiosité et de fatigue, d'élans vers le grand et de retours vers le petit, de moments où l'on se croit unique et de moments où l'on réalise qu'on est exactement comme tout le monde.


Les gens chez qui j'ai dormi, eux, n'étaient pas comme tout le monde. Ou plutôt, ils étaient exactement comme tout le monde, et c'est pour ça qu'ils n'étaient pas comme tout le monde. Parce que tout le monde, de près, est extraordinaire. C'est de loin que les gens deviennent ordinaires. C'est quand on ne rentre pas chez eux, qu'on ne s'assoit pas à leur table, qu'on n'entend pas leurs histoires dans la pénombre du salon après le dîner. 


De près, chaque vie est un roman que son auteur croit ennuyeux et qui ne l'est pas. J'ai dormi dans cent quatre vingt seize romans. Six mille six cents kilomètres de gens bien.


Vers midi, je m'arrête au bord du chemin. Je sors du sac ce qui reste de mes provisions, un pain, une boîte de sardines et une pomme. Le dernier repas. Je mange, assis sur un banc à l’ombre, dans un parc aux abords de Pessac. Du pain, des sardines, et un peu d’arbres. C'est exactement comme ça que ça devait finir.


Bordeaux arrive comme toutes les grandes villes arrivent quand on vient à pied, progressivement, par accumulation. D'abord le bitume, puis les voitures, puis les gens qui marchent vite, les yeux dans leur téléphone, sans regarder autour d'eux. Je traverse tout ça avec mon sac sur le dos.


Le bus ne part qu'à vingt-trois heures cinquante. Il me reste des heures.


La journée a été longue, il a fait chaud, et dans quelques heures je vais passer six heures dans un Flixbus assis à cinquante centimètres d'un inconnu qui n'a rien demandé à personne. Il faut que je trouve une solution pour être à peu près propre. La solution, je la trouve dans des toilettes publiques près de la gare. Je me glisse à l'intérieur et je m’offre une douche de fortune en me rinçant avec l’eau de ma gourde, en utilisant la fin de mon savon, et en mettant par dessus des habits propres. J'en ressors avec la sensation d’être plus présentable qu'en entrant.


Quelque temps plus tard, après avoir passé plusieurs appels à des amis, et m’être reposé dans un parc jusqu’à la fermeture, je pousse la porte du Mcdo de la gare et je commande un café. Je m'installe près de la fenêtre, le sac posé contre ma jambe, et je regarde les gens passer. Des familles avec des valises à roulettes. Des étudiants qui rentrent. Le café est mauvais. Je le bois lentement, en faisant durer. Je ne sais pas exactement ce que je ressens. J’ai cette sensation de tenir quelque chose dans les mains sans pouvoir vraiment la montrer à personne. Une année entière. Des milliers de kilomètres. Des centaines de nuits. Des centaines de repas partagés avec des inconnus devenus autre chose. Tout ça pour finir par boire un mauvais café dans un McDo. 


À vingt-trois heures cinquante, le Flixbus démarre. Les lumières de Bordeaux défilent, puis s'espacent, puis disparaissent. Je pense à Sciences Po. Au documentaire que je vais faire un jour. Je pense que j'ai passé un an à m'entraîner sans le savoir. À écouter. À regarder. À rester assis à la bonne table assez longtemps pour que les gens oublient que j'étais un étranger.


Le bus roule vers Rennes dans le noir, avec moi dedans, les yeux fermés, 6666 kilomètres dans les jambes et quelque chose d'immense et de silencieux dans la poitrine, quelque chose qui ressemble fort à la sensation d'avoir fait exactement ce que j’avais à faire.