C'était quoi le but, exactement ?
Cette question, on me l’a posée trois cents fois. Peut-être quatre cents. Elle m’a été posée avec de la curiosité, avec de la méfiance, avec de la bienveillance, avec ce scepticisme poli des gens raisonnables face à quelqu’un qui fait quelque chose de déraisonnable. Comme si personne ne pouvait juste mettre un pied devant l’autre sans que ça veuille dire quelque chose.
J’ai répondu des choses différentes selon les jours. Selon l’heure. Selon la tête de la personne en face. Selon si j’avais bien dormi ou si j’avais passé la nuit dans un sac de couchage à écouter un chien aboyer contre rien.
Je marche pour une association qui lutte contre l’isolement social.
Entourage. Les gens qui n’ont personne. Les vieux seuls dans leurs appartements, les jeunes seuls dans leurs chambres, tous ceux que le monde a rendus invisibles à eux-mêmes. Quand je dis ça, les gens deviennent graves une seconde. Une gravité qui signifie que le sujet les touche, qu’ils pensent à quelqu’un, à leur voisin du troisième, à leur mère, à eux peut-être dans vingt ans. Puis ils me disaient “c’est bien ce que vous faites” avec une chaleur qui me réchauffait toujours un peu.
À écrire un livre.
Ça rassure. L’objectif littéraire donne une raison sociale à l’errance, une légitimité à l’absence, un cadre à ce qui sans lui ressemblerait à de la fuite. Quand je dis que je souhaite en faire un livre, les gens hochent la tête avec ce petit air de ah voilà, il est pas fou, il est écrivain, ce qui dans leur esprit revient peut-être au même, mais au moins c’est une case connue.
J’aime marcher.
Cette réponse déçoit. Les gens s’attendent à mieux. Ils ont posé une grande question et je leur offre une petite réponse. J’aime marcher, comme j’aime le café le matin ou les films du dimanche soir. Ça ne suffit pas, comme raison, pour faire le tour d’un pays.
Pour les paysages.
Celle-là fait sourire. Et puis parfois quelqu’un dit : lesquels ? Et je parle souvent de la Bretagne...
Je ne sais pas vraiment.
C’est la réponse la plus vrai. Celle que je donne aux gens qui ont l’air de pouvoir l’entendre. Elle provoque deux choses, soit un rire, soit un silence.
Pour échapper à mes parents.
Dit en riant. Réaction systématique : un rire d’abord, puis la question : ils savent que vous faites ça ? Quand je dis oui, je sens chez eux une sorte de déception, comme si l’aventure perd un peu de son sel dès qu’elle est autorisée.
Pour trouver quelque chose.
Très vague à souhait. Mais ce qui était bien, c’est que les gens remplissaient le blanc eux-mêmes : le sens de la vie ? un boulot ? En remplissant le blanc ils me disent ce qu’eux cherchent, ce qui est infiniment plus intéressant que ce que je cherche, moi.
Parce que c’est gratuit.
Celle-là, dans certains bars, dans certains villages, fait un tabac. Éclat de rire, coup de coude, il est con ce gamin. Et puis on m’offre un verre. Je crois que l’humour est la plus courte distance entre deux étrangers.
La vérité, c’est que je n’ai pas fait le tour de la France pour une seule raison, comme on ne tombe pas amoureux pour une seule raison, comme on ne reste pas ou on ne part pas pour une seule raison. Les grandes décisions ont toujours plusieurs parents et personne ne réclame la paternité au moment où elles se prennent. Seulement après, quand on peut raconter une histoire linéaire avec un début et une fin. Ce tour, pourtant, n’a rien eu de linéaire. Je suis parti d'un point. J'y suis revenu. En géométrie on appelle ça un cercle, en vie on appelle ça autre chose. Je ne sais pas encore quoi.
Ce que je sais, c’est que j’ai pris une bonne grosse claque dans la gueule.