J48
De Beuzec-Cap-Sizun à Locronan
39 kilomètres
Il est 7h30, l'heure de partagé le petit déjeuner avec toute la grande famille de la ferme. La lumière est douce, et cette fois, le jour s’est imposé : merci, changement d’heure et heure d’hiver, et merci une heure de sommeil supplémentaire (m,ême si, honnêtement, je n’ai pas vraiment senti la différence)
L’étape commence, et très vite je comprends qu’elle ne va pas être facile. Ici, au nord de la Pointe du Raz, le terrain se fait plus exigeant : les côtes se succèdent, parfois abruptes, et je retrouve cette sensation que j’aime tant, celle où le corps se réveille vraiment. Le souffle se coupe dans chaque montée, mes mains se posent sur les cailloux pour grimper certains passages, et mes mollets brûlent à chaque effort. C’est un plaisir fou, presque addictif. Je sens chaque muscle, chaque articulation, chaque souffle.
Je me surprends à penser que je n’ai jamais été aussi sportif, ou du moins que je ne me suis jamais autant senti vivant dans la douleur et l’effort. Peut-être que c’est aussi pour oublier les jours de pluie, de froid, pour noyer dans mes jambes les 1700 kilomètres déjà parcourus et ceux encore à faire. Je ressens quand même un vertige à mesurer tout ce chemin.
Les paysages sont splendides. À travers la baie, le Cap de la Chèvre se découpe dans la lumière changeante, et la mer, toujours présente, rythme mes pas. Douarnenez arrive enfin, et je m’autorise une pause bien méritée. Un sandwich au pâté en main, je rentre dans un café. En discutant, le serveur pense que j’exagère un peu mon projet pour obtenir un café gratuit. On rit, avec quelques collègues des restaurants voisins qui passent prendre leurs shots de fin de service. Et puis, miracle, il finit par m’offrir le café. Décidément, je ne paie presque jamais. C'est aussi ce qui me pousse à retourner dans des cafés.
La route reprend. Quelques kilomètres plus tard, alors que je n’ai pas encore digéré ma pause, je réalise avec horreur que j’ai oublié mon chargeur et ma batterie externe. Encore. J'en ai vraiment marre de moi. Demi-tour immédiat. Trois allers-retours improbables plus tard, je repars enfin, un peu honteux. Quelques passants m’ont sûrement pris pour un dérangé à faire des allers retours, mais je n’ai pas eu le courage de leur expliquer.
Le soir tombe, et Locronan s’impose. Je suis presque dans un état second, épuisé par les derniers jours et le dénivelé. Les jambes lourdes, la tête vidée, mais ce mélange étrange de douleur et de satisfaction me fait un bien immense. La fatigue est complète, et c’est exactement ce que j’aime dans ces journées de marche : un effort total, et cette sensation rare de s’être donné à fond.
Je suis accueilli chez Jean-Louis et Florence, accompagnés de leurs deux enfants, Liza et Malo. Jean-Louis connaît mes parents et, surtout, est un ami de mon tonton finistérien et navigateur (c'est peut-être un pléonasme), celui chez qui j’avais dormi à La Baule. J’ai la chance d’avoir une chambre confortable, un matelas douillet, une douche chaude, et un apéritif partagé avec eux. Les conversations s’enchaînent naturellement. On parle de ce projet, des difficultés qui arrivent (vent, froid, dénivelé) de navigateurs célèbres, de leurs vie, et même de Sarkozy (encore).
Le repas du soir est bien breton : soupe, galettes et crêpes. Chaque bouchée est un rappel que marcher et bien manger sont intimement liés. On reste peu de temps éveillés, chacun sentant la fatigue du changement d’heure (et moi des kilomètres). Je m’endors presque immédiatement.