J49


De Locronan à Trez Bellec

30 kilomètres


Le matin, Jean-Louis me dépose dans le centre de Locronan.

Il tient à me montrer ce qu’il considère comme l’un des plus beaux villages de France. Et il n’a pas tort. Avec le ciel encore sombre, les maisons en pierre grise, les ruelles pavées et cette impression que tout le bourg penche légèrement vers la mer, Locronan a quelque chose d’intemporel.


Je fais quelques tours dans les ruelles, serre bien les sangles de mon sac, et reprends la route en direction de Tréfeuntec pour récupérer le GR34. La lumière est encore basse, le vent froid.

Sur le chemin, je croise un vieux monsieur avec son chien. On discute un moment, lui parle surtout de la météo (“ça va souffler, mon gars, t’as pas choisi la meilleure semaine”) et me prévient de quelques passages bien raides, glissants, pleins de cailloux. Je le remercie, il me souhaite bon courage avec ce ton tranquille des Bretons qui savent ce que veut dire “mauvais temps”.


Les jambes, elles, commencent à tirer. Les trois derniers jours à quarante kilomètres m’ont laissé des traces. Mais j’avance quand même, plus lentement, plus concentré. Le vent est fort, parfois violent, assez pour me forcer à me pencher en avant, à serrer les bâtons comme si je tenais une voile dans la tempête. À plusieurs reprises, je sens que sans eux, je me serais retrouvé au sol.


Un peu avant Pentrez, au bord d’une plage, j’écoute de la musique classique. Je ne sais même pas pourquoi j’en ai mis. Peut-être par hasard, peut-être parce que j’avais besoin de silence autrement habité. Et là, sans prévenir, les larmes montent. Pas de chagrin, pas de joie non plus.

Un truc plus flou. Quelques larmes, pas des torrents, juste ce qu’il faut pour se sentir vivant. Peut-être que c’était la bruine, d’ailleurs. Allez savoir.


Après ce moment-là, certaines choses paraissent plus clair. Je ne sais pas exactement pourquoi je marche, ni ce que j’essaie de trouver, mais je sais que ça me fait du bien. C’est déjà pas mal. Un peu avant Telgruc, je rencontre Pascal, un marcheur qui fait le tour de la presqu’île. On parle dix minutes, à peine. Il me donne son contact et me dit que le jour où je passe par Avranches, il aura un toit pour moi ! Arrivé à Telgruc, je dévalise le U Express. Je m’installe dans la galerie, à l’abri du vent, et j’écris un peu. Enfin, “un peu” : une bonne heure.


Je sens que mon corps fatigue. Tout tire, mollets, dos, épaules sauf le moral, qui, lui, se porte de mieux en mieux. Je cherche un logement, essuie un premier refus dans le centre, puis je me rapproche de la plage de Tréz-Bellec. Là, Mathilde me répond. Elle peut m’héberger. Elle et son mari, Benoît, ne sont pas là ce soir ils partent voir les parents de Benoît, mais ils me font confiance et me laissent la maison, seule. À l’étage, la chambre de leurs enfants devenus grands.


Je n’aurai pas beaucoup d’échanges ce soir, mais j’aurai tout ce qu’il faut : un toit et la possibilité de dormir tôt. Je prends une longue douche brûlante (pardon Mathilde, Benoît, et l’écologie) puis je mange une soupe et quelques concombres à la crème. Je file ensuite au lit, bien au chaud, vidé mais heureux.


Je sens la chaleur dans mes jambes, le sel encore sur ma peau, la musique dans le ventre. Je ne pense plus à rien. Je dors presque aussitôt, comme si le corps, enfin, avait trouvé le droit de s’arrêter.