J50
De Trez Bellec au Cap de la chèvre
Du Cap de la chèvre à Crozon
32 kilomètres
Je repars tôt, dans un jour encore un peu brumeux. Mathilde et Benoît sont rentrés tard la veille, mais on partage un café avant que je parte. Il etait excellent ! Je n’ai pas pensé à demander la marque. Quel con.
Le sac est sur le dos, le ciel est plutôt découvert , et la marche s’annonce physique. Très vite, les descentes se font sentir : raides, piégeuses, pleines de pierres qui roulent. Les mollets chauffent, les genoux grincent un peu, mais le corps est encore docile.
Je fais une pause à Morgat. Sandwich. Surprenant, non ? Face à la mer, je regarde les falaises que j’ai longées, une par une, dans la matinée. Je repars ensuite vers le cap de la Chèvre. Sur la carte, j’ai repéré un vieux bunker. Une partie de moi rêve d’y dormir : ça aurait un goût d’aventure, de défi. L’autre moitié flippe un peu. Je verrais bien.
Le vent devient de plus en plus fort à mesure que j’avance. Je sens que je m’approche du cap. Et c’est pile à ce moment-là que la douleur arrive, derrière le genou. Une tension sourde, juste au-dessus du mollet. Au début, je crois à un faux mouvement. Je m’arrête, j’étire, je repars. Rien n’y fait. La douleur reste, grandit, s’installe. Première mauvaise nouvelle.
Le bunker est bien là. Mais fermé. Deuxième mauvaise nouvelle. Une partie de moi est soulagée, l’autre déçue. Je regarde autour : pas âme qui vive, juste le vent et la mer qui se battent à qui fera le plus de bruit. Je sais que je ne peux pas pousser jusqu’à Camaret. Pas avec la jambe comme ça. Alors je fais demi-tour. Huit kilomètres de plus. La douleur ne s'accentue pas, mais ne diminue pas non plus. Je finis par boiter, mais j’avance. Le vent me pousse presque, comme pour me dire “allez, encore un peu”. Quand j’arrive à Crozon, il est encore tôt. Je cherche un salon de thé, fermé. Troisième mauvaise nouvelle.
Je soupire, mais c’est comme ça.Je m’assois sur un banc. J’ai un peu mal, j’ai un peu froid, mais je me sens étrangement calme. Puis cette idée surgit : j'ai vraiment envie d'un chocolat chaud. Le seul problème, c’est qu’il faut grimper dans le centre pour ça. La jambe dit non, le cœur dit oui. J’écoute le cœur. Et j’ai bien fait. Le chocolat chaud est parfait. Assis là, je sens le corps se détendre, la douleur se faire plus douce, presque lointaine. Je reste un moment, juste à regarder les gens passer. Quand je repars, la lumière commence gentillement à baisser. Je longe quelques maisons, sans trop savoir où aller, et un chien surgit, aboyant fort. Un jeune homme sort pour le calmer. Je profite du moment, un peu au culot.
Il appelle sa mère, mais pense qu'il n'y a pas de soucis. Et comme dans un petit miracle, elle arrive justement en voiture. Gwen. Elle me sourit avant même que je parle. Je lui explique vite fait, elle hoche la tête : “Pas de souci, tu peux rester ici.” L’été, elle loue l’étage en Airbnb, alors elle connaît le principe. Elle me montre la chambre, m’apporte un thé, me laisse m’installer. Le lieu respire la simplicité et la chaleur. Son mari Thierry est là aussi, plus discret. Je me douche longtemps. Beaucoup trop longtemps. Puis je m’installe, je m’étire doucement, j’essaie d’écouter ma jambe sans paniquer. Gwen revient plus tard avec un bol de nouilles et une tarte aux pommes. On discute un moment, doucement, sans forcer. Elle a beaucoup voyagé, ça s’entend. Elle parle de liberté avec une sorte de calme que j’envie. Quand elle repart, je mange devant quelques vidéos YouTube qui ne resteront sûrement pas longtemps gravé dans ma mémoire.