J55
De Lanvéoc à Landévennec
17 kilomètres
La jambe gauche tire toujours un peu la tronche. Lourde, raide, capricieuse. Les ligaments ? Une inflammation ? Je sais vraiment pas. En tout cas, elle n’est pas fan de mon projet de Tour de la France à pied en ce moment. En traversant le centre de Camaret, je croise un arrêt de bus, et je me dis qu’il serait peut-être temps d’écouter un peu ce que mon corps essaie de me dire (même s’il s’exprime sans beaucoup de tact).
Je grimpe donc dans le premier bus pour Lanvéoc, une dizaine de kilomètres de gagnés, et un peu de répit pour ma jambe rebelle. Arrivé à Lanvéoc, je repars en boitillant vers Landévennec. Ce n’est pas tant la douleur qui me ralentit que la peur qu’elle revienne. Je sens ma jambe gauche raide comme une planche. Je compense avec les bâtons et la jambe droite.
Après une quinzaine de kilomètres, je m’arrête dans la forêt, juste avant Landévennec, pour une petite sieste. D’abord parce que je fais bien ce que je veux, ensuite parce que je sais déjà où je dors ce soir.
Mes hôtes d’hier m’ont donné le contact d’une famille à Landévennec, et cette famille-là, comment dire… m’a accueilli comme si j’étais attendu depuis des mois. À peine le pas de la porte franchi, je me fais happer par un câlin de Paris, quatre ans, une énergie à faire tourner une éolienne. Ses parents d’accueil, Marie et Alban, m’ouvrent leur maison neuves et renovées avec des larges sourires.
J’apprends vite à connaître toute la tribu : Romuald, bébé rieur (également accueilli par Marie et Alban), et leurs quatre enfants Timothée, Nathan, Éléonore et Thibault. Une joyeuse bande, vive, généreuse, un peu bruyante (dans le bon sens du terme).
Je débarque à l’heure du goûter… disons, un goûter tardif : 18h30. Autour de la table, on partage des parts de tarte et du kouign-amann (le beurre, c’est excellent pour les blessures musculaires, il paraît. Enfin, selon moi). Je décide de me croire et je me ressers.
Alban me montre ensuite “ma chambre" qui s’avère être une maisonnette rien que pour moi. Et surtout : une douche chaude.
La soirée est à l’image de la famille : vivante, rieuse, généreuse. On joue au Rummikub (je gagne la première partie, un exploit que j’essaie de vivre avec modestie, sans succès). La seconde me remet à ma place. On enchaîne sur des jeux de cartes, des histoires de voyages, eux ont traversé l’Amérique latine en camion, exploré la Norvège, vécu mille vies. Chaque membre de cette famille semble tirer dans une direction différente, et pourtant, tous s’accordent.
Le repas est délicieux, mais le plus nourrissant, c’est la conversation. Leur ouverture et leur façon d’être ensemble me touchent profondément. Je me dis que Paris et Romuald n’auraient pas pu rêver meilleure famille d’accueil. Et moi non plus, d’ailleurs.
Aujourd’hui, je n’ai peut-être pas beaucoup marché, ni traversé de paysages spectaculaires. Mais j’ai vu quelque chose d’encore plus beau : le merveilleux dans l’ordinaire.