J56
De Landevennec à Daoulas
27 kilomètres
Après une nuit régénérante dans la petite maison rien que pour moi, je partage un dernier café avec la belle tribu de Landévennec. Les rires des enfants, les mots doux de Marie et d’Alban, difficile de quitter cette bulle de bienveillance. Mais la route m’appelle, et ma jambe, bien qu’encore un peu raide, semble décidée à rejouer le jeu.
Le chemin serpente entre les forêts avant d’offrir une vue saisissante sur le pont de Térénez, suspendu comme un ruban entre deux rives. Puis viennent les champs, les hameaux, le vent, les odeurs de terre et de sel.
Je marche à un rythme adapté pour ma jambe, ni vite, ni lentement.
L’étape est relativement courte, volontairement, alors je m’accorde le luxe de m’arrêter, d’écrire, de respirer, de simplement être là.
Je me rends compte que je suis parti en pensant que tout allait changer.
Je me suis dit qu’à force de marcher, de dormir dehors, de me frotter au réel des rencontres, je finirais bien par me délaver, par me débarrasser de tout ce que je traîne depuis trop longtemps. Les automatismes, les peurs, les excuses.
Je croyais vraiment qu’à un moment, la route me referait de l’intérieur. Mais non. Je suis toujours ce même type obstinément inchangé, fabriqué d’habitudes recyclées, de raisonnements bancals, de promesses que je ne tiendrai pas. Je me retrouve à contempler des paysages magnifiques et à penser aux mêmes conneries qu’avant.
C’est presque drôle. Presque. Je ne sais pas si je le croyais vraiment ou si c’était juste une phrase pratique à se dire, un slogan personnel pour justifier de tout lâcher : le confort, les habitudes, le téléphone chargé à 98 %, le rôle qu’on joue sans conviction dans la petite pièce de sa vie.
Je crois que j'avais besoin d’un acte symbolique, d’un truc à la fois grand et absurde, quelque chose que je pourrais raconter plus tard en disant : “C’est là que tout a commencé.” Mais rien n’a commencé. Rien n’a fini, non plus.
Je croyais à cette idée romantique qu’en marchant assez longtemps, on finit par se retrouver. C’est marrant, d’ailleurs, cette expression. se retrouver. Comme si on s’était vraiment perdus quelque part, et qu’il suffisait d’un peu de poussière sur les chaussures pour redevenir entier. Mais plus je marche, plus je sens que personne ne s’est perdu. On s’est juste multipliés, empilés sous des couches d'humidité, de sable et de terre.
Et je sens que rien de spectaculaire ne va se produire. Il n'y aura aucun déclic, aucune épiphanie transcendante. Je reste et je resterais le même type, avec les mêmes pensées, qui pue seulement un peu plus et dort un peu moins. J’ai compris à quel point je me suis menti facilement : j'ai cru qu’en changeant de décor, j'allais changer de personne.
Je ne changerais pas. C'est presque apaisant de me rendre compte de ça, comme le jour, où, petit garçon, j'ai cessé de maudire la mer pour sa salinité. Car elle ne m'a jamais fais la promesse d’être douce, c’est moi qui l’avais rêvée autrement. Et peut-être qu’à force de chercher à devenir quelqu’un d’autre, je suis passé à côté du simple fait d’être. Et franchement, être, c’est déjà pas si mal.
Après une belle journée à vagabonder entre les arbres et mes pensées, j'arrive vers 18h à Daoulas, où je suis accueilli par Tristan, Raphaele et leur fils Zéphyrin, quatre ans, déguisé en citrouille et maquillé en clown. Un mélange audacieux, quelque part entre Halloween et Picasso, et peut-être un peu plus effrayant que prévu (mais dans le bon sens du terme).
La famille m’accueille les bras ouverts.
Tristan est instituteur, Raphaele travaille à son compte. Ils reviennent tout juste d’un séjour à Paris, et je me rends compte, à la simple évocation du mot “métro”, que la capitale ne me manque pas… mais alors pas du tout.
On partage un délicieux repas tous les quatre, le genre de dîner qui réchauffe autant le ventre que le cœur. Entre deux bouchées, la porte s’ouvre sans arrêt sur des hordes de petits monstres, sorcières et fantômes venus réclamer leur butin sucré. Certains menacent de nous jeter un sort ; je croise les doigts pour éviter celui d’une nouvelle tendinite.
Heureusement, Raphaele et Zéphyrin distribuent bonbons et popcorns verts faits maison. La diplomatie du sucre, ça marche à tous les coups.
La soirée se prolonge au coin du feu, dans cette maison ancienne et pleine d’âme. Je me laisse glisser dans le confort du moment, un livre de contes bretons à la main, tandis que Tristan me raconte ses aventures en Écosse...