J59
De Plouguerneau à Guissény
25 kilomètres
Après avoir avalé ma baguette du matin, je quitte la maison de Julia et Loïs en direction de Guissény. Il pleut, bien sûr, sinon la Bretagne ne serait pas la Bretagne, et un brouillard épais recouvre la côte, comme si la mer avait décidé de se déguiser en nuage.
Je longe la pointe, seul au monde, dans une ambiance entre carte postale grise et film d’auteur. Mon estomac proteste encore un peu de la mauvaise nuit (le chat n’y est pas pour rien, mais pas que lui non plus…), mais mes jambes, elles, semblent décidées à avaler les kilomètres.
Le vent me gifle gentiment, la bruine s’invite dans ma capuche, et mes doigts deviennent peu à peu des glaçons ambulants (merci le syndrome de Raynaud). À midi, je grignote sans sentir le bout de quelques uns de mes doigts, mais la marche reste agréable. Enfin, "agréable" dans le sens humide, solitaire et un peu masochiste du terme.
Je mets pas mal de musique, le mode "je veux que l’étape passe vite pour pouvoir me poser”. Et justement, bonne nouvelle : aujourd’hui, je dors à Keralloret, un lieu de vie coopératif à Guissény. Rien que le nom donne envie de se mettre en chaussons. Keralloret, c’est un projet d’habitat partagé : des adultes, des enfants, des couples, tous rassemblés dans un grand rêve collectif où l’on pratique la gouvernance partagée. En gros, un mélange entre colocation géante et micro-société utopique.
J’y suis accueilli par Ronan et Laura, qui connaissent Raphaëlle et Tristan, mes hôtes de Daoulas, le monde breton est décidément petit. Ronan m’avait prévenu, je peux arriver avant lui et me poser tranquillement. Je trouve refuge dans leur salon, où un exemplaire des Cahiers d’Esther de Riad Sattouf trône sur le canapé.
Quand Ronan et Laura rentrent avec leurs deux enfants, Paolo et Carmen, l’ambiance s’allume aussitôt. Ils me proposent une douche et m’invitent à leur soirée soupe, une rencontre conviviale avec les autres membres de Keralloret.
Je file un coup de main pour la préparation, histoire de mériter mon bol de soupe, et peu à peu les habitants arrivent : Marie, Neven, Armelle, Gala, Enora et Florent. La pièce se remplit de rires, de vapeur et d’odeurs de fromage frais. On discute de tout : du projet collectif, de leurs manières de décider ensemble, d’écologie, de lien social, de leurs doutes, de leurs espoirs, et de ce que ça coûte, vraiment, de vivre autrement (les toilettes sêches c'est encore trop dur pour moi).
Au départ, ils avaient invité plein de voisins à venir partager la soupe… mais au final, je suis le seul à avoir répondu présent. Et le seul, donc, à avoir eu droit à cette première soupe expérimentale. On a décrété que j’étais officiellement le premier invité de ce rituel qu’ils comptent désormais reproduire tous les mois. (Je compte d’ailleurs bien réclamer de nouveau ma soupe d’honneur un jour.)
Ronan m’indique ensuite mon logement pour la nuit : un petit mobil-home. Demain, réveil à 6h30. Ça va piquer.