J60
De Guissény à Cléder
46 kilomètres
Dès les premiers kilomètres, une vieille douleur revient me dire bonjour, celle de ma jambe, fidèle compagne de galère, déjà apparue à Crozon avant de disparaître comme par magie à Brest. Mais cette fois, ce n’est pas exactement la même sensation : avant, je ne pouvais plus plier ni déplier la jambe, un vrai pantin cassé ; là, c’est plutôt une série de petites décharges et le sentiment d'une compression. Pas rassurant.
Je marche quand même, un peu crispé, en espérant que ça passe. La journée s’annonce longue, très longue. Les plages de Brignogan défilent, jolies sans être renversantes. Disons qu’elles ont ce charme tranquille des lieux qui ne cherchent pas à plaire à tout prix. Le vent, lui, est fidèle au poste.
Entre Goulven et Plouescat, le paysage change : les dunes s’étirent à perte de vue, recouvertes d’herbes hautes qui ondulent comme une mer verte. Des oiseaux partout et un silence immense quand ils s’éloignent. C’est plat, très plat. Petit bémol : aucune poubelle à l’horizon. Je me balade sur dix bons kilomètres avec quelques déchets dans la main.
En arrivant à Plouescat, c’est une autre ambiance. Je reconnais plein d’endroits où j’étais venu l’été dernier avec des amis, après le festival des Vieilles Charrues. Nostalgie instantanée. Les paysages sont magnifiques, baignés d’une lumière douce, et, miracle : il ne pleut pas. J’ai même chaud à un moment, ce qui relève presque du surnaturel.
Je continue après Amiets, direction Cléder, en me disant que ce serait bien de trouver un toit avant la nuit. J’ai un peu peur de galérer à frapper aux portes, alors je vise les coins où il y a “un peu plus de monde”, enfin, en théorie. Dans les faits, je tombe surtout sur des maisons fermées et des volets clos. Une Bretagne un peu fantôme.
Au détour d’un virage, j’aperçois un jardin soigneusement entretenu, de la lumière à la fenêtre, et un petit panneau “Attention au chat” qui me fait rire. Je tente ma chance.
C’est ainsi que je rencontre Madame et Monsieur Barbeyrou, qui m’ouvrent leur porte avec une gentillesse simple et immédiate. Pas de questions compliquées, juste : “Vous avez besoin d’un toit pour ce soir ?” Et me voilà accueilli.
Ils me montrent une chambre, me proposent une douche, puis me laissent un moment pour souffler. J’étale mes affaires, je lis un peu, je traîne sur mon téléphone, bref, je redécouvre la vie sédentaire. Un peu plus tard, ils m’invitent à trinquer.
Autour d’un verre, on parle de tout : de mes études, de leurs métiers (chimie et biologie, un couple de savants tranquilles), de bonne bouffe, de Bretagne, de marche, de météo (forcément). Quand je me glisse enfin dans mon lit, ma jambe gauche proteste encore un peu, mais mon esprit, lui, est apaisé.