J62
De Carentec à Ploujean
27 kilomètres
Je quitte la maison d’Isabelle et Thierry le ventre plein et le cœur léger. On partage un petit-déjeuner simple et joyeux avant qu’ils ne me glissent dans le sac un petit trésor : de quoi me nourrir pour le midi. Je repars donc en pleine forme, ou presque : le moral est bon, les jambes un peu moins.
Le matin, tout va encore. L’air est vif, la lumière belle, et le sentier déroule tranquillement. Mais plus les kilomètres passent, plus je sens ma jambe gauche se rappeler à mon bon souvenir. Une douleur diffuse, tenace, qui s’installe autant dans les montées que dans les descentes. Rien d’insurmontable, mais assez pour que chaque pas devienne un petit exercice d’attention.
Je marche sans musique, sans podcast, sans rien. Juste le vent, ou plutôt cette espèce de bourrasque bretonne qui ne se contente pas de me frôler, mais qui me frappe le visage avec vigueur, comme pour me dire “allez, avance un peu plus vite”.
Mais évidemment, il fallait que ça se complique un peu : au fil des heures, c’est une autre douleur qui se réveille, celle du releveur, le muscle entre le pied et le tibia. Complètement contracté, raide comme un câble. Visiblement, ma jambe gauche a décidé de tout donner pour compenser. Tant pis, je continue. Doucement, mais sûrement.
À Morlaix, je croise une marcheuse : Adèle. Elle vient du Mont-Saint-Michel et compte bien essayer de finir le GR34 avant Noël. Elle, elle ne dort qu’en bivouac : tente, froid, humidité... Et là, d’un coup, je réalise le bonheur de mon voyage : une douche presque tous les soirs, un repas chaud, des lits, et surtout des visages bienveillants. Je relativise pas mal en la quittant.
Arrivé à Ploujean, je tombe sur Guillaume et Margot, en balade. Ils me proposent un coin de jardin pour y planter ma tente, et le temps de finir leur promenade me donnent rendez-vous à 18h. En attendant, je discute avec un vieux monsieur du village qui me raconte fièrement que Nina Ricci, le maréchal Foch et Paco Rabanne ont tous vécu ici. Pas mal pour un bourg de moins de mille habitants !
Quand j’arrive chez Guillaume et Margot, nouvelle surprise : pas de tente ce soir. Ils m’installent carrément dans une chambre d’amis pour ne pas que je meure de froid. Leur gentillesse me désarme. Je rencontre leurs enfants, Thaïs et Diego, puis on passe à l’apéro. Guillaume me raconte sa passion pour les treks : chaque année, il part plusieurs jours en montagne, en autonomie totale, avec des amis. Son visage s’illumine quand il parle de ces moments-là. On échange longuement sur la marche, sur l’endurance, sur le besoin de se sentir vivant. Ça me donne une sacrée envie d’arriver vite dans les Alpes.
Et puis, au détour d’une conversation, Margot me demande doucement si ça me dérange qu’elle enlève sa perruque, à cause de son cancer. Je reste un instant sans voix. Je ressens surtout une immense tendresse pour elle, et une sorte de colère douce contre un monde où elle a besoin de poser la question. Son courage, à elle, rend mon tour de France presque dérisoire. Ce n'est pas moi le battant.
Le dîner est un pur bonheur : rougail saucisse maison, relevé juste comme il faut. Guillaume m’explique que manger épicé aide à la thermorégulation. À partir d’aujourd’hui, je marcherai donc avec un pot de curcuma dans mon sac. On finit la soirée autour d’une tisane, à parler de tout et de rien. Guillaume me propose même de marcher un petit bout avec moi le lendemain matin. Je suis touché.
La douleur, elle, revient en force au moment de monter me coucher. Je boîte un peu, grimace beaucoup, mais je prends le temps de bien m’étirer et d’enduire ma jambe de crème chauffante.