J61
De Cléder à Carantec
41 kilomètres
Je quitte Cléder tôt, encore un peu dans la douceur du matin. Mes hôtes m’offrent un café et quelques crêpes avant mon départ, de quoi me donner l’énergie (et le moral) pour cette nouvelle journée. Je file d’abord par les petites routes en direction de Plougoulm, puis je retrouve enfin le GR, ce ruban rouge et blanc qui me sert de boussole depuis des semaines.
Le ciel est bleu, l’air est clair, et mon imperméable reste bien au chaud au fond du sac. Le bonheur tient parfois à un simple vêtement qu’on ne sort pas. Et que dire de cette étape… vraiment, quelle beauté. J’ai l’impression d’écrire ça à chaque fois depuis que je suis en Bretagne, mais c’est vrai, à chaque fois, et je ne sais plus comment le dire autrement. Alors, pour varier un peu, disons que le paysage est : splendide, éblouissant, grandiose, superbe, époustouflant, saisissant, enchanteur, radieux, renversant, sublime, lumineux, magique, resplendissant, féerique, bouleversant...bref, tout ce que vous voulez. Il y a des coins de côte qui semblent même peints à la main.
Je traverse Roscoff sans manger d’oignons (hérésie locale, je sais) mais je ne veux pas risquer de faire fuir mes futurs hôtes à cause de mon haleine. Sur la route, je rencontre Vivi et Fifi, de leurs prénoms Viviane et Philippe. Ils marchent vite, à un rythme que je n’avais pas vu depuis longtemps pour d'autres marcheurs : 5,5 km/h. Ils font le GR34 par tronçons, quand leur emploi du temps le permets.
On marche ensemble, nos pas s’accordent naturellement, comme si le sentier avait décidé de nous présenter. On papote, on rit, on se perd (merci les balises parfois fantômes du GR), on se retrouve. On parle de nos coins préférés, des galères de randonneurs, du plaisir simple d’être dehors. À un moment, je décide de m’arrêter pour manger, persuadé que je les recroiserai plus tard.
Je pique-nique en regardant une émission d’aventure américaine, Outlast, version survie extrême sauce “woaw America gun power we are strong men” et je me dis que, finalement, j’ai une belle vie : je dors sous un toit, je mange chaud, je n’ai pas d’ours à fuir ni d’arme à fabriquer. Je suis très loin de l’Antarctique.
Je reprends la marche l’estomac plein, mais au fil des kilomètres, une pensée me trotte en tête : étrange, je ne recroise pas Vivi et Fifi. Ils ont dû ou j'ai dû bifurquer quelque part. Et puis, juste après le pont de la Corde (oui, le nom m’a fait hésiter à y marcher), aux portes de Carantec, je les retrouve ! J’étais justement en train de faire une sieste au soleil. Impossible de comprendre comment on a pu se louper alors qu’on a pris quasiment le même chemin. L’important, c’est qu’on se retrouve.
Ils sortent de leur camionnette quelques barres de céréales et une banane qu’ils m’offrent. On papote encore un peu, on fait une photo souvenir, et puis on se quitte avec un grand sourire. Mon étape se termine chez Isabelle et Thierry, des amis des parents d’une amie (merci Julie !). Leur maison domine la mer : une vue à tomber, le genre de panorama qui fait instantanément baisser le rythme cardiaque.
Ils m’accueillent avec une grande gentillesse. Douche chaude, lessive, et une tisane avec quelques cookies bonne maman. Pas de boîte, mais impossible de tromper un connaisseur, je les reconnais entre mille.
On parle de voyage, d’aventures, de rencontres. Isabelle et Thierry ont cette curiosité bienveillante des gens qui ont beaucoup vu. Ils ont déjà hébergé un kayakiste qui ralliait Paris depuis le sud. Thierry me raconte sa traversée de l’Atlantique, une expérience qui l’a profondément marqué. Il parle de la mer avec cette lueur dans les yeux qu’ont les gens qui ont vraiment affronté le large.
Le dîner est un vrai régal : soupe potimarron-châtaigne, poulet-riz, et un gâteau au chocolat maison. Parfait, et terriblement bon. Je suis comblé dans le ventre, dans le cœur, et dans l’esprit.
Quand je me couche ce soir-là, je me dis que j’ai encore eu une journée pleine de chance. Et même si je me répète, tant pis : la Bretagne est vraiment magnifique.