J74


De Saint-Brieuc à Erquy

43 kilomètres


Le matin commence avec une tasse de café tellement grande que j’ai eu l’impression de m'enfoncer tendrement dans un lac noir. Édouard, beaucoup trop gentil, me dépose dans le centre de Saint-Brieuc pour m’éviter un remake de Fast & Furious : départementales 22. Je retrouve enfin mon GR, celui qui me donne l’illusion d’avoir choisi cette aventure volontairement.


La météo, elle, est moins gentil. On m’avait promis du soleil à partir de 9h… J’ai passé la journée à lever les yeux au ciel pour chercher la moindre tache de bleu, comme un fan déçu qui attend la suite d'une série annulée. À chaque éclaircie, un brin d'espoir. À chaque nuage dix secondes plus tard, le sentiment d'avoir été trahi. Je crois que le pire, ce n’est pas la pluie. C’est l’espoir de ne pas en avoir.


Pendant ce temps, mon téléphone continue sa lente agonie. Le noir gagne du terrain : un petit tiers…puis un bon tiers…puis presque la moitié. Un vrai envahissement. Ça clignote vert, rose, blanc. On dirait un sapin de Noël en dépression. Je prie pour qu’il tienne encore quelques heures. Je parle même à mon téléphone, ce qui est encore le signe que je passe trop de temps tout seul.


Peut-être que c’est à cause de ça que je fonce toute la journée. Je marche vite, trop vite, comme si c’était une course contre un écran tactile mourant. Mes jambes devraient protester, mais bizarrement elles suivent, presque contentes de faire les malines.


J’arrive au port du Dahouët, à Pléneuf-Val-André. Rien que le nom de l’endroit me remet du baume au cœur. Et là… je les vois. Les sucettes du Val. Mon cœur fait une petite roue arrière.


Quand j’avais 7 ans, mes parents m’en avaient offert après que mon frère soit parti en colo là-bas. Une semaine seul avec eux : moi, mini-moi, tout deprimé. Et cette sucette caramel… probablement l’un des premiers grands moments sensoriels de ma vie. Je la rachète. Je la goûte. Je revis exactement le même goût. C’est rare, ce genre de souvenir qui revient à l’identique, pile comme ton cerveau l’avait mis sur un piédestal. Ça me met un truc au fond du cœur. Une petite lumière.


Je repars, mais je sors mon téléphone le moins possible. Trop fragile. J’avance un peu à l’aveugle vers Erquy, où m’attendent Jean et Gene, des amis de mes parents. Ils m’ouvrent leur maison alors qu’ils ne sont pas là. Ce niveau de confiance me réchauffe plus qu’un radiateur. J’entre, je pose mon sac, je me transforme instantanément en patapouf. Café, télé, canapé, zéro mouvement. Mon corps devient mobilier. Le seul moment où je me lève, c’est pour aller chercher une nouvelle sucette.


Le soir, je m’endors devant Harry Potter qui passe à la télé. Comme chaque année avant Noël. On connaît tous les répliques, on sait ce qui se passe, et pourtant… ça fait du bien. C’est peut-être ça, une tradition : un truc qu’on ne se lasse jamais de retrouver.


Je m’endors là, à Erquy, dans une maison pleine d’ondes humaines...