J73
De Binic à Plouha
34 kilomètres
Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas ce que je veux faire. Je ne sais pas quel homme je serai, ni si j’aurai un métier qui a du sens, ni si j’aimerai quelqu’un assez fort pour rester, ni si je trouverai un endroit où poser mes valises. Mais je sais marcher. Et ça tombe bien, parce qu'aujourd'hui, c'est ce que la vie me réserve, une fois encore.
Petit déjeuner royal à l’anglaise ce matin qui me fait oublier pendant dix bonnes minutes que je m'apprête à porter un sac de quinze kilos sous un ciel potentiellement capricieux.
Flo, hier, m’a préparé des crêpes maison qui sentent encore un peu la poêle chaude. Et moi, appliqué comme un apprenti, je me prépare un sandwich avec les restes du petit déjeuner. Le résultat : un sac à moitié rempli de nourriture. Je pars donc, chargé comme un mulet mais heureux comme un roi, et miracle ! Le ciel est bleu. Vraiment bleu.
Et comme pour sceller cette illusion merveilleuse, j’ai droit à un lever de soleil qui se reflète sur le phare de Binic. Ça scintille, ça dore tout ce que ça touche, ça fait cligner les yeux. Je me dis que la journée commence bien. (Je me dis aussi que c’est généralement à ce moment-là que la Bretagne prépare un coup fourré, mais bon... ne gâchons pas l’instant.)
J'ai eu raison. Ce matin-là, entre Binic et Plouha, le ciel a décidé de descendre marcher avec moi, un peu trop près, un peu trop lourd. On aurait dit un compagnon avec de mauvaises manières. Les gouttes ont commencé à glisser le long de mon front, puis dans mon cou. Et puis dans ma veste. Et puis dans tout ce qui, en théorie, était censé être imperméable, mais l’imperméable n’existe pas quand la pluie a
décidé de vous connaître intimement. Mes chaussures, elles, avaient déjà capitulé depuis longtemps. Le premier "ploch" fut discret, presque timide, comme peut faire le bruit d’une éponge qu’on presse du bout des doigts.
La route entre Binic et Plouha, ce jour-là, n’avait plus rien de route. C’était un long fil trempé, tendu entre deux morceaux d’horizon. Les arbres formaient au-dessus de moi un plafond improvisé, mais un plafond perforé : l’eau passait entre les feuilles comme pour me rappeler que même la nature ne fournit pas de garantie.
En arrivant à Plouha, j’attrape le premier bus pour Saint-Brieuc. Je n’ai qu’une envie : repartir dans le bon sens, après deux jours à voir la mer à ma droite. J’attends le bus quelques minutes, mais elles me semblent interminables. Le froid me mord les doigts, la pluie traverse l’abribus et moi, je me tiens là, à moitié immobile, à moitié trempé, en me demandant pourquoi je fais ça pour le plaisir (le pire, c'est que j'en prends).
À Saint-Brieuc, j’ai une petite heure avant de reprendre mon chemin vers Plédran, où je suis attendu par Laurence, la sœur de ma marraine, et son mari, Édouard. Je cherche un endroit où me poser… et je tombe sur La Cabane, en plein milieu d’un centre commercial.
La Cabane, c’est un drôle de trésor planté entre deux boutiques : un refuge pour les 11-30 ans, un endroit où l’on peut souffler, bosser, traîner, discuter, demander de l’aide, se réchauffer, charger son téléphone ou même refaire son CV. On y entre pour cinq minutes, on y reste souvent plus. Il y a des canapés, des couleurs, des gens, et surtout une ambiance chaleureuse qui tranche avec le carrelage froid du centre commercial.
Bref : une cabane, mais en version XXL, sociale, et incroyablement vivante. J’y suis accueilli par quatre animateurs géniaux qui m’expliquent l’esprit du lieu. Ils parlent avec passion, avec les mains, avec des yeux qui brillent. Ici, ils aident pour les entretiens, les papiers administratifs, les études, les coups de blues ou les envies de projet. Ici, on peut juste venir s’asseoir et dire bonjour. Et les jeunes le font. Ça défile, chacun passe pour faire un coucou, une blague, un "à demain". On dirait vraiment une grande famille recomposée avec des ados, des étudiants, des jeunes adultes, des animateurs… et, pendant dix minutes, moi aussi.
Je repars même avec un abonnement Instagram en plus.
Il est temps de reprendre la route. Le chemin vers Plédran est pas ce que je mettrai sur une carte postale. Beaucoup de routes, pas mal de voitures, trop peu de trottoirs, et la nuit qui tombe. Je termine à la frontale, aligné au millimètre sur ma ligne blanche, comme si ma vie dépendait de mon épaule (je pense que c’est mon épaule qui perdrait dans un face-à-face contre une voiture, mais ça reste à vérifier).
Quand j’arrive enfin, Édouard et Laurence m’ouvrent la porte comme si je revenais d’un tour du monde en solitaire. Laurence est frappée par ma ressemblance avec ma mère. (Je prends ça comme un compliment, même si, personnellement, je trouve toujours qu’Orange n’est pas exactement l’entreprise du siècle.) Ils me montrent ma chambre, la douche puis on se retrouve autour d’un apéro aux spécialités polonaises.
La mère d’Édouard est polonaise, et manifestement, elle cuisine pour des régiments entiers : il reste plein de merveilles d’une soirée de la veille. Et franchement, tomber sur une maison pleine de restes délicieux, c’est un peu ma définition du bonheur. On enchaîne avec des lasagnes incroyables, puis une tarte aux poires.
On parle de mon projet, de l’association, de sport (leur fille connaît Guilhem, ils font kiné ensemble), de boulot, de France Inter (avec une mention spéciale pour Meurice) et de mille sujets différents, qui me permettent d’oublier tout ce qui peut clignoter aux infos.