J80
De Beauvoir à Granville
Je me réveille tôt, après une nuit de plus de dix heures, un luxe que je n’avais plus connu depuis longtemps. Une vraie nuit de réparation. Je sens presque mes cellules me remercier. Dehors, l’air est vif mais la perspective me motive : aujourd’hui, je repars vers le Mont-Saint-Michel.
Je marche dans une quasi-solitude totale. La route vers le Mont est déserte, à part quelques cars remplis de touristes venus d’Asie. Eux arrivent en groupe, caméra à la main, tandis que moi j’avance en silence, un peu raide mais déterminé.
Personne ne fait vraiment le chemin à pied, j’ai l’impression d’être un survivant d’un monde parallèle. Le soleil se lève peu à peu, d’un or pâle qui transforme la baie en un miroir immense. C’est à couper le souffle. Je suis saisi d’émotion, ça y est, j’ai fini le GR34. Je pense à ma blessure, six jours après avoir quitté les Pyrénées… et à tous les doutes qui ont suivi. Arriver ici ce n’était pas gagné. Et pourtant j’y suis.
Je fais un tour du Mont, admirant cette silhouette familière et pourtant toujours majestueuse. Puis une idée me traverse l’esprit, d’abord doucement, puis comme un gros coup de coude, et si je traversais la baie à pied ?
La marée sera complètement basse dans deux heures. Le temps est splendide. Je pourrais gagner deux jours de marche et surtout vivre un moment unique. Je trouve le numéro d’un service de traversée. Au téléphone, on m’annonce qu’en hiver, il n’y a pas d’accompagnement prévu. Je demande si c’est légal en solo. "Oui… mais très fortement déconseillé." On me parle de sables mouvants, de marée, de trou d'eau et d’un lâcher d’eau prévu dans une heure. Là, clairement, ma motivation baisse d’un cran. J’abandonne l’idée.
Ou du moins, j’essaie de l’abandonner. Soudain, je tombe sur un gars d’une trentaine d’années, pieds nus, en train d’enlever ses chaussures. Il a un chien, l’air un peu sauvage mais avenant. Je lui demande s’il traverse. "Oh non, je fais juste un tour." Je tente quand même. "Ça te dirait de m’accompagner un peu ?"
Il accepte de m’aider sur quelques centaines de mètres, et surtout m’explique comment réagir si je me retrouve piégé dans les sables mouvants.
Pas rassurant, mais utile. Les premiers pas dans la baie sont saisissants, mes pieds s’enfoncent dans un sable gelé, mou, collant. Pas agréable du tout. Mais quand je me retourne, le Mont, derrière moi, est magnifique. Complètement seul sur cette étendue infinie, je me sens minuscule et puissant à la fois.
Le jeune marcheur, ancien de Compostelle, me montre la direction et me promet de garder un œil sur moi jusqu’au rocher de Tonbled, à environ 3 km, soit la moitié du trajet. Puis il reste derrière moi, son chien trottinant joyeusement. Je continue seul. Le silence est total, presque sacré. J’ai l’impression d’être au bout du monde.
C’est l’un des moments les plus incroyables de tout mon tour.
Mais au niveau du Rocher, la réalité me rattrape.
Je commence à m’enfoncer. Vraiment. Jusqu’au-dessus du genou. Mon cœur se met à battre plus vite. J’arrête, fais demi-tour, rejoins les rochers pour reprendre mes esprits. J’hésite : continuer, ou renoncer ? Finalement je repars.
Et je traverse en mode commando, utilisant mes bâtons pour me propulser, sautant, glissant, jurant aussi un peu. Deux fois, je suis persuadé que je vais y rester. Je vide presque toute ma gourde en arrivant sur la zone plus stable.Je crois être sorti d’affaire, mais un deuxième passage de sables mouvants m’attend un kilomètre plus loin. J’arrive à le franchir presque en glissant, comme sur de la glace molle. Et cette fois, c’est fait. Je suis sorti. La première chose que je fais ? J’appelle mon père. Je suis fier comme un gosse. La suite du chemin me paraît presque simple, même avec mon tendon qui recommence à tirailler quand j’attaque les collines autour de la plage de Saint-Jean-le-Thomas.
Mais la vue sur la baie efface tout le reste. J’arrive finalement à Jullouville, où je suis abordé par Gérard et Giselle, qui me demandent où je vais avec mon sac énorme. Je réponds : Granville. Ils sourient : ils habitent juste à côté !
Ils me proposent de m’héberger. Leur gentillesse me réchauffe instantanément. Des anciens randonneurs, ça se voit à leur façon de regarder mon sac, mes chaussures, mon visage fatigué.
Ils me donnent rendez-vous à Granville, à la salle du Hérel, où a lieu un événement pour la semaine du climat.
J’y vais, et juste avant que la pluie ne se mette à tomber comme si le ciel se vidait, j’arrive à la médiathèque où je me repose une petite heure. Puis j’entre dans la salle. Et là je reste bouche bée. Une tapisserie de 204 mètres, réalisée par Geneviève, une artiste, avec l’aide de personnes du monde entier.
Elle explique que cette œuvre est aussi, et surtout, une œuvre de lien social, un tissage d’histoires humaines. Sa manière de raconter chaque broderie est pleine d’émotion, de douceur, d’humour aussi. Je suis touché, vraiment. Cette tapisserie résonne étrangement avec mon propre voyage.
Le soir, Gérard et Giselle me ramènent chez eux, à Saint-Pair-sur-Mer. On apprend à se connaître. Giselle, ancienne prof de sport, déborde d’énergie. Gérard s’intéresse énormément à mon parcours et à mes expériences passées, notamment à Transparency. Ils sont ouverts, curieux, profondément humains. Ils me montrent ma chambre, la douche, puis me préparent d’excellentes pâtes pour me redonner de la force.
Je m’endors chez eux, le ventre chaud, le cœur encore plus. La Normandie m’adopte un peu aujourd’hui. Et moi je crois que je me laisse faire.