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De Granville à Tourville-sur-Sienne


Ce matin, Gérard insiste pour me déposer exactement à l’endroit où il m’avait récupéré la veille, histoire de m'éviter de refaire les mêmes quatre kilomètres. Un pur geste de randonneur expérimenté, supprimer les faux kilomètres, ceux qui n’avancent pas l’histoire. Grâce à lui, j’attaque l’étape frais, ou en tout cas moins cassé que d’habitude.


Granville, vue d’en haut depuis la pointe du Roc, est splendide. Une forteresse posée sur la mer, un peu fière, un peu sauvage. Je respire profondément, ça promet une belle journée. Quelques mètres plus loin, je tombe sur Théo, alias le marcheur géant. Une silhouette d’environ deux mètres qui donne l’impression qu’il pourrait avaler une étape en deux enjambées. Il fait aussi le tour de la France à pied. Partis en janvier. Arrivée prévue dans deux semaines. Et théo est super simple, amical, lumineux. On parle comme si on se connaissait depuis trois étapes déjà, de la peur de l’après-tour, de ce vide étrange qui attend souvent les marcheurs, des moments de blues qui suivent les grandes aventures. Mais lui garde le moral et profite de ses derniers jours. Ça m’inspire énormément. Ça me rassure, aussi. C’est possible. Tout ça est possible. Je repars boosté.


Et quelques centaines de mètres plus loin, je prends une claque émotionnelle. Je tombe sur Nathalie, une dame âgée qui m’interpelle d’une petite voix. Elle semble fragile, bouleversée même. Rapidement, elle me parle d’isolement, et très vite, la conversation déraille vers quelque chose de très douloureux : son immense solitude. Sa sœur suicidée. Et son accident de voiture à elle qui lui a laissé un traumatisme crânien, et ce terrible aveu : “j’aurais préféré y rester”. Une enfance très dure, dont elle ne préfère pas donner les détails.


Je suis démuni.


Je propose des pistes, des associations, des aides possibles mais elle me repousse. Puis continue de parler. Je comprends que ce dont elle a besoin, c’est juste d’être écoutée. D’exister quelques minutes pour quelqu’un. Je me sens mal, perdu, impuissant. Je lui demande son nom, une adresse, n’importe quoi pour signaler une situation inquiétante, mais elle refuse. Puis, c’est elle qui met fin à l’échange, me remercie pour mon empathie et s’éloigne lentement. Je reste planté un moment sur le bas-côté, le cœur lourd. Il me faudra plusieurs kilomètres pour m’en remettre.


Quelques heures plus tard, en dépassant un homme, je tombe sur Franck (à sa façon d’être, ça ne peut être que ça), jeune retraité ultra actif,

10 km tous les matins, nage, vélo, moto, marche, projets plein la tête, notamment Compostelle. Il me tient compagnie pendant 6 km, tout sourire.


On parle de tout et de rien, sans forcer. Ça fait du bien d’être accompagné un moment, même par un inconnu croisé au hasard d’un virage.


Le soir approche, et j’arrive à Tourville-sur-Sienne. J’ai marché un peu plus que prévu, la ville où je comptais m’arrêter semblait morte. Quand une ville semble déjà en train de dormir avant même 17h, ça n’annonce rien de très chaleureux. À Tourville, j’essuie deux refus. Puis, je repère une maison avec un jardin travaillé, rempli de plantes et de petits détails qui respirent la vie. Ça m’inspire confiance. Je sonne. Une femme m’ouvre, un peu surprise, logique, mais elle me propose immédiatement d’entrer au chaud, et me prépare un café. Elle s’appelle Hélène. Directrice d’école, coordinatrice au niveau départemental. On accroche tout de suite. Très cultivée, très vive, très douce aussi. On parle d’art, Caravage, Tiepolo. Je prends des notes mentalement, j’apprends plein de choses. Elle parle avec passion, et la passion, ça rend tout fascinant. Petit à petit, la glace fond. Elle me propose de rester. Elle prépare le lit, je l’aide. Je sais que je vais dormir ici ce soir. Et je suis incroyablement soulagé. C’est fou comme un toit, un sourire et un café peuvent sauver une fin de journée.


Son mari arrive plus tard : Alexis, dentiste, discret mais chaleureux. Un vrai connaisseur, plein de curiosités. On prend un petit apéro tous les trois, puis un énorme plat de pâtes bien riches, exactement ce qu’il me fallait. Du pain, du fromage, encore du pain. Bref, un festin simple et parfait. À un moment, Hélène montre une photo de moi à ses filles. Quelques minutes plus tard, l’une d’elles retrouve mon prénom. Je ne suis plus un inconnu. Je suis Googlable. À deux doigts d’être une star.


Il est ensuite temps d'aller se coucher. Je m'endors avec cette pensée : ce tour me bouscule, me vide, me remplit, me perd, me retrouve.