J89
De Auderville à Cherbourg
Je quitte la maison de Fanny à 7h30, avec l'impression que nous sommes encore au milieu de la nuit. Un dernier café partagé, comme un petit rituel de départ entre guerriers ( elle, la vraie soldate, moi, le marcheur improvisé) puis je m’élance dehors, lampe frontale vissée sur le front.
Il fait sombre, mais la pluie m’accorde une trêve. Le ciel est comme une grande ardoise noire légèrement frottée, laissant apparaître quelques traces encore invisibles de l’aube. Je marche dans le silence absolu des matins où même le vent n’a pas encore pris son service.
À midi, je m’arrête pour manger.
Un chien, sorti de nulle part, vient s’asseoir devant moi et fixe ma baguette comme si j’étais en train de commettre un crime gastronomique en refusant de lui en donner. Il veut mes miettes. Uniquement mes miettes. Je trouve ça hilarant. Je crois que je deviens fou.
Toute la journée, je longe des falaises, des vallons, des crêtes où le vent chante dans mes oreilles. Je savoure cette dernière grande portion sauvage du Cotentin avant Cherbourg.
J’arrive à Cherbourg un peu trop tôt. Je tombe sur l’Espace Jeunes, un bâtiment moderne plein de vie. Les animateurs sont géniaux, souriants, curieux, un peu choqués par mon projet mais complètement captivés. On me propose un café, des biscuits… et une interview.
Je ris, je dis oui, et me voilà une heure plus tard en train de raconter mon périple devant un groupe de jeunes, caméra en face, Léa (la community manager ) derrière l’objectif. Je me retrouve à faire un discours. Moi qui pensais juste voler un peu de chauffage et d’électricité.
Et c’est un chouette moment. Les regards sont bienveillants, les questions spontanées, l’ambiance chaleureuse. Je me dis que mon moi de 10 ans n’aurait jamais cru vivre ça.
Puis je repars vers mon logement du soir, chez Sébastien et sa femme, un couple rencontré grâce à des contacts lointains.
Mais évidemment, rien n’est simple. Je me trompe d’adresse. Pas à 200 mètres. À une heure de marche. De nuit. Avec une montée, forcément.
Je marche, je râle, je me marre de ma propre stupidité, puis j’arrive enfin. Et là, la chaleur. La vraie. La bonne.
Sébastien et Pauline viennent de se marier, en septembre. Ils ont deux enfants, Anna et Louis, adorables, vifs, avec l’énergie nucléaire des enfants bien nourris. Elle est sage-femme. Elle a eu une journée difficile, une vraie. Et malgré tout, elle m’accueille comme si j’étais attendu, comme si un marcheur trempé était exactement ce qu’il fallait pour sa soirée. Je suis très touché.
Sébastien, lui, c’est un grand voyageur, un vrai. Un an autour de la France à vélo, en woofing, à travailler dans des restaurants, chez des vignerons, chez des bouchers…
Il me raconte ses souvenirs comme on raconte des contes. Et je vois dans son regard l’étincelle de ceux qui ont tout vécu, tout essayé, tout goûté. Ils ont même fait six mois de backpacking en Amérique du Sud. Je suis un petit joueur à côté. Mais ce n’est pas grave. Leur manière d’en parler me donne juste encore plus envie de continuer à savourer ce voyage à fond.
Je joue avec Anna, qui est bien trop forte au Dooble et encore meilleure en puzzle. Ensuite, on mange une choucroute absolument divine.
Sauf qu’à 22h, catastrophe le congélateur tombe en panne. Sauf que c'est aussu celui où Sébastien entrepose aussi des provisions de son restaurant, “Le Café des Halles”. Je vois son stress, son regard qui calcule tout à la seconde près. Je l’aide.
On vide le congélateur, on répartit dans d’autres, on trie, on choisit ce qui peut survivre. On finit par ne plus sentir nos mains tellement c’est froid.
Mais on y arrive.
Puis, essoufflés, on ferme la dernière porte, on éteint la lumière, et je me glisse dans la chambre qu’ils m’ont prêtée. Je m’endors en un quart de seconde, reconnaissant. Pour ces maisons où on entre anonyme et d’où l’on repart un peu plus riche.
Et pour Cherbourg, qui ne m’a pas laissé repartir sans une nouvelle histoire à raconter.