J90


De Cherbourg à Barfleur


L’étape du jour me paraît interminable. Entre Cherbourg et Gatteville-le-Phare, j’ai l’impression de traverser une sorte de version géante du jeu Snake.  Plus tu avances, plus la route s’allonge. D’abord, je longe ce qui semble être la zone barricadée la plus longue de France, après la base militaire de Brest. Le port s’étire sur des kilomètres, saturé de barbelés, de grilles, de panneaux “zone interdite”. Je marche à côté comme un prisonnier évadé qui cherche désespérément le premier petit chemin de liberté.


Ensuite, j’affronte des kilomètres de sable. Du sable, encore du sable, toujours du sable. Je me retrouve rapidement à marcher entre deux phares, celui du Cap Lévi et celui de Gatteville, comme coincé entre deux pages de roman qui refusent de tourner. Mais ce qui me perturbe le plus, c’est qu’on m’a répété, répété, répété (au moins 200 fois) que c’était le meilleur spot du monde pour voir des phoques. Et pourtant, rien. NADA. ZÉRO phoque. Même pas un bout de moustache. Je me dis que c’est la faute des marées hautes. Ou qu’ils m’ont vu arriver et qu’ils ont tous fait : “cachez-vous ! le gars qui marche tout seul est là !” En fin d’après-midi, j’arrive à Barfleur, quelques kilomètres après Gatteville. Je fais un petit détour conseillé par Delphine, mon hôte du soir. Je ne la connais pas encore, mais j’ai déjà une confiance aveugle, les gens qui conseillent des cafés sont souvent ceux qui sauvent des vies. Je m’installe sur une table, un peu reculé, et je commande un café. Là, le barman me donne une crêpe au caramel au beurre salé. Gratuitement. Comme ça. Pour le plaisir. À partir de ce moment-là, j’envisage sérieusement d’annuler tout mon projet de marche pour m’installer à Barfleur. Un café qui t’offre une crêpe, c’est un café qui veut que tu restes.


Puis, Delphine arrive avec sa fille, Gabrielle, et me ramène en voiture jusqu’à Gatteville. Ça fait un drôle d’effet de revoir en deux minutes le chemin que j’ai mis une heure à parcourir en marchant. Chez elles, Delphine me montre ma chambre, une serviette (précieux sésame du voyageur qui sent un peu le reblochon en fin de journée) et me demande, sérieusement : “des pâtes bolognaises, ça te va ?”. Je crois qu’elle ne mesure pas la puissance de cette question. Évidemment que ça me va. C’est même une déclaration d’amour, à ce stade.


Elle me présente sa compagne, Sophie, et pendant que je redevins un être humain à peu près propre, elles préparent l’apéro. Des fougasses chaudes. La vie est belle. Au milieu de ce petit bonheur, Delphine me demande si je peux aider Gabrielle pour son devoir d’histoire-géo. Le PIB, l’indice de Gini, l’IPM. Je me retrouve transformé en prof improvisé.

Je m’y crois. Je parle trop, j’explique avec les mains, je fais des métaphores nulles…(Spoiler : Delphine m’enverra un message le lendemain pour me dire que Gabrielle a cartonné)


Le repas est parfait et on discute de tout. Du chien du voisin qui a tué leurs douze poules, de ce que ça implique d’être un couple lesbien dans un petit village reculé, de mes chaussures trouées qui feraient honte à n’importe quel cordonnier….mais à qui ils restent encore deux jours de marche.