Du Havre à Gonnevile


Tout à commencé dimanche soir. On est arrivé au Havre en Blablacar, avec ma soeur, pour la reprise de ce tour, un peu fatigués tout les deux de cette post-période de fêtes.


On a dormi chez Esteban, le fils de mon parrain, et son compagnon Jules. Leur appartement était comme un refuge scandinave, mais avec plus de Mario Party et de galette des rois. On a joué, discuté et mangé un super repas suivi d’une galette des rois en dessert. Je ne sais plus qui a eu la fève, mais la soirée entière avait un goût de victoire.


Dormir avec ma sœur dans cette bulle-là, c’était déjà le début du voyage, la veille d’une épreuve, comme dans les romans où les héros ne savent pas encore qu’ils vont surtout lutter contre leurs chaussettes mouillées.


Le lendemain matin, la marche commence pour de vrai. Et il neige. Au début, c’est délicat, puis la neige semet à exister avec conviction. Elle recouvre les routes, avale les panneaux, transforme le paysage en rêve blanc et nos pas en décisions douteuses. Jules nous annonce très vite qu’on s’est trompés de direction, du balcon. C’est rassurant : au moins, l’erreur fait partie du plan.


La marche est magnifique, mais physique. La neige rend tout plus beau et tout plus difficile. On se perd. Plusieurs fois. On revient en arrière. On se parle. On se tait. On avance. Je glisse, évidemment. Je me casse la gueule une fois, peut-être deux, l’ego fait un roulé-boulé mais se relève en boitant, très digne.


On s’arrête à Rolleville pour manger nos sandwichs dans un bar. On commande quatre cafés. On dégèle. Puis on repart. Sans payer. Quatre cafés fantômes, partis vivre leur vie dans la comptabilité du bar. On s’en rend compte plus tard. Le fou rire.


Je suis tellement content de partager ça avec ma sœur. C’est précieux. Parce que je dors mal depuis une semaine, parce que j’ai cette boule au ventre de la reprise, cette peur qui ressemble à du vent dans le ventre, mais à l'envers. Et elle est là. Elle marche. Elle râle parfois. Elle rit souvent. Et ça m’apaise.


On arrive enfin à Gonneville-la-Mallet, lessivés, trempés, mâchés par la neige comme deux chewing-gums. Après un refus poli, je fais ce que toute personne raisonnable ferait dans cet état : je laisse Léna nous guider. Elle avance devant moi avec cette assurance étrange des gens qui ne savent pas trop où ils vont, mais qui ont confiance dans leurs pas. Je la regarde, et je me dis que si je dois me perdre, autant que ce soit derrière elle.


Et c’est là que ça se produit. On croise Anne-Laure et Peter, en train de sortir au même moment où l’on passe. Comme si la vie avait réglé nos trajectoires au millimètre près.


On se retrouve face à face, un peu surpris, un peu gênés, un peu tremblants, de froid et de tout le reste. On explique. D’où on vient. La marche. La neige. Les kilomètres. La fatigue.


Et on demande "est-ce que vous pourriez nous héberger ce soir ?" Ils échangent un regard. Et là, comme si c’était la chose la plus logique du monde, ils choisissent de régler ça au chifoumi.


La règle est claire : si Peter gagne --> on est logés. On compte. Un. Deux. Trois. Peter perd. Et normalement, perdre, ça voulait dire non. On aurait dû, en théorie, remercier poliment et continuer à marcher entre les rues blanches


Mais là, sans hésiter, avec son grand sourire, il lâche : Ah bah… du coup, on vous prends ! Alors on reste là, un peu hébétés, pendant que Peter et Anne-Laure partent chercher leurs enfants à l’école. Ils s’éloignent dans la rue enneigée, et nous on est tout contents, vraiment contents, qu'ils nous aient dit oui.


Ils ont deux enfants.


Gabin, pile électrique affective, fan de hand, de Mario Kart, des Avengers, des Pokémon et des LED. Un feu d’artifice permanent.


Léïa, prénom galactique, cœur poudlardien. Elle nous fait tester son Choixpeau, relit les livres, revoit les films avec sa mère, manie la baguette Lego comme une archéologue des sorts.


On arrive chez eux et immédiatement, c’est simple. Doux. Joyeux. Gabin nous fait visiter la maison. Ensuite : Mario Kart. Léna me passe vite la manette parce qu’elle perd, mais je perds aussi, et très sérieusement. On y met toute notre âme, mais l’âme ne drift pas bien.


Ensuite, apéro. Raclette. Discussions. Une famille hyper énergique, drôle, positive comme une ampoule branchée sur l’univers.


Peter mange deux fois une cuillère de piment très fort, juste pour voir la vie en vrai.

À un moment, il devine que ma sœur est ailière gauche parce qu’elle est bougonne. C’est du génie. Ou de la science occulte.


Le temps file. Le feeling est là. On est chez eux comme chez nous, ailleurs comme à la maison Et dehors, la neige est toujours là. Et dedans, ça fond.


Et surtout, j’avance avec ma sœur. Avec son rire. Son existence à mes côtés. Et je me rends compte que parfois, le plus grand voyage, ce n’est pas la France à pied. C’est aimer quelqu’un au point que le monde devienne plus respirable quand elle marche à côté de toi.