J97


De Saint Valery en Caux à Criel-sur-Mer


Ce matin, quelque chose a changé. Le corps est là. La tête aussi. Et pour la première fois depuis la reprise, les deux ont signé un accord de paix.


Pour fêter ça, je bombarde. Physiquement et mentalement. Je ne le fais pas, enfin je m'en persuade, pour la performance ou pour l’orgueil, mais je le fais car j'en ressens vraiment le besoin. Je fais un pas. Puis un autre. Puis un autre. Je ne pense plus à rien, je pense seulement à continuer.


Je dois aussi faire vite car la tempête Goretti arrive. Violente. Sérieuse. Des rafales sont annoncées à 130 km/h. Même les écoles du coin vont fermer demain.


En regardant les informations, j'ai l'impression que c'est tout le monde moderne, d’habitude si sûr de lui, qui lève les mains en disant : non, là on va rester à l’intérieur.


Alors, exceptionnellement, je cède à la tentation. Grâce au reste du bon Airbnb offert par mon frère et ma sœur pour mon anniversaire, je réserve une chambre à Criel-sur-Mer. La moins chère des environs. Ce qui veut dire une seule chose, il faut que je marche longtemps aujourd’hui. Très longtemps. Parce que je veux arriver avant que la tempête ne commence. Avant que le vent ne prenne le pouvoir. Avant que la nuit ne rende tout plus compliqué. Alors j’avance.


La côte défile. Les falaises s’étirent. La mer accompagne. Parfois elle est là. Parfois elle disparaît derrière une courbe du sentier. Mais je sais qu’elle ne m’a pas quitté. Il y a dans ces longues journées quelque chose d'agréable. On ne s'ennuie pas quand on marche cinquante kilomètres.


Le soir tombe doucement. Les derniers kilomètres sont plus compliqués. Les pieds ont mal. Ils m'ont beaucoup aidé ces derniers jours contre le verglas, la neige, la gadoue. Ils profiteront d'un peu de crème ce soir. (Je me rends compte que c'est un peu bizarre de parler de ses pieds à la troisième personne).


Après un peu plus de cinquante kilomètres, j’arrive devant l'appartement de Patricia. Je pensais que, parce que j'avais réservé sur Airbnb, l'accueil serait plus froid, distant, pro. Je m'attendais à un sourire standardisé qu’on réserve aux clients.


Mais Patricia ouvre la porte et il n’y a rien de standardisé chez elle. Patricia est retraitée.

Patricia est chaleureuse. Chaleureuse comme quelqu’un qui a encore envie des gens. Elle me fait entrer. Elle me parle tout de suite. Elle me montre ses peintures. Elle me raconte sa vie.

Elle me parle de ceux qu’elle a déjà accueillis.

Il y a eu ce jeune randonneur arrivé trempé de la tête aux pieds, couvert de boue, à qui elle a donné des vêtements secs. Il y a eu cet autre qui voulait dormir avec son vélo dans le lit.


Elle raconte ça sans avec amusement. Et puis elle me propose de manger avec elle ce soir. Enfin, elle ne me le propose pas. Elle le décide.

Riz curry. Parfait. Avec un petit chocolat en dessert.


On parle aussi de la tempête qui arrive. Elle me rassure. Elle me dit que si demain c’est impraticable, je peux rester. Gratuitement.


Je suis là. Dans une maison tranquille. Après 51 kilomètres, avec une assiette chaude devant moi, un lit au bout du couloir à ma gauche, et une femme qui ne me connaît pas mais qui m’a fait une place quand même.


Je me rends compte que j'aime de tout mon coeur traverser toutes ces vies. Et parfois, avoir la chance que certaines s’ouvrent.