J98


De Criel sur Mer à Saint Valery sur Somme


La tempête a cogné toute la nuit. Je l’ai entendue contre les volets, longue, insistante, presque rageuse par moments. Ces bruits m'ont légèrement empêcher de dormir, comme si le dehors voulait rappeler qu’il existe encore, même quand je croit être à l’abri.


À 8 h 30, mon téléphone vibre : la vigilance orange est levée. Il souffle encore dehors mais ce n’est plus dangereux. Alors je me lève avec cette idée simple, c’est maintenant.


Je dis au revoir à Patricia. Je lui dis merci pour l’accueil, pour la chaleur, pour le repas.. Elle me souhaite bonne route avec cette douceur qui la caractérise. Et je repars. Dehors, les rafales sont encore puissantes. Le vent ne pousse pas, il bouscule. Mes pieds sont tendus, le corps un peu raide, quelques courbatures bien installées. Mais aujourd’hui, j’ai décidé d’éviter la côte, quelque peu impraticable avec ces conditions.


Je choisis une route plus intérieure, plus plate. Le bitume, finalement, fait du bien. Il est prévisible. Après plusieurs jours d’adaptation permanente au sol, ça repose presque.


Le passage au Tréport est impressionnant. Vraiment. Le vent y est d’une violence particulière. Traverser les ponts devient une épreuve physique. Je sens le déséquilibre, le vertige qui monte, alors je m’accroche aux rambardes de toute ma force.


Même en m’éloignant de la côte, le vent continue de frapper. Les routes de campagne, sans arbres ni haies, deviennent des couloirs à rafales. Et la pluie s’invite aussi. Ce qui est presque drôle, c’est qu’avec le vent, il ne pleut que d’un seul côté de mon corps. J’ai un côté trempé et l’autre qui résiste encore un peu. Ça ne dure pas très longtemps car tout finit par être mouillé, mais sur le moment, ça me fait rire.


Je compte m’arrêter dans un café d’un village pour manger mais ce dernier est fermé. Je comprends le gérant, il aurait probablement eu un seul client aujourd’hui. Moi. Alors je fais avec ce que j’ai. Je mange dehors, entre deux buissons, pendant une accalmie de quelques minutes. Ce n’est pas confortable, mais j'avais vraiment faim.


Je reprends la route ensuite, jusqu’à Saint-Valery-sur-Somme. Le village est particulièrement joli mais trouver un hébergement reste une aventure. Je fais le tour de plusieurs pâtés de maisons sans voir la moindre lumière ni la moindre voiture. Je tente une dernière option, une maison au bout d’une rue. Je sonne via l’interphone. Je sais que ça ne marche presque jamais quand les gens ne me voient pas. Mais bon. Contre toute attente, deux personnes sortent. Je leur explique brièvement le projet. Ils hésitent à peine. Ils ouvrent le portail. Ils m’invitent à entrer.


Très vite, je sens une atmosphère particulière dans la maison. Il y a beaucoup de livres. Des croix. Une forme de spiritualité très présente mais jamais imposée. Lui est cuisinier dans une école. Elle ne travaille pas. Et peu à peu, au fil de la discussion, je comprends pourquoi.


Elle se déplace difficilement. Il y a un fauteuil dans le salon. Elle parle de ses nuits compliquées, de son rapport compliqué au corps, à la fatigue, à l’alimentation. Elle n’en fait pas un drame. Elle raconte. Simplement.


Puis, avec une émotion qu’elle ne cherche pas à cacher, elle me dit qu’elle a la sclérose en plaques. Elle a les larmes aux yeux quand elle ajoute, presque en souriant, qu’elle ne peut même plus manger un burger de McDo. Et qu’elle adorait vraiment ça, avant. Ce détail-là est celui qui me bouleverse le plus. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il dit tout. La maladie. Les renoncements. La nostalgie des choses simples.


On parle ensuite d’autre chose. De leurs quatre chats, qui jouent et courent partout dans la maison. Ils apportent une légèreté immédiate, une vie qui circule malgré tout.


On dîne lapin et pommes de terre. Puis chacun va se coucher. Je m’allonge avec une pensée claire : la route continue car l'humain aussi.