Il y a deux fins à cette aventure. Celle du corps, et celle de ces écrits.
La première, finalement, a été simple. J’ai arrêté de marcher. J’ai posé le sac. J’ai enlevé les chaussures. Mon corps n’a pas protesté. Il a compris. Il attendait ça depuis longtemps, je crois. Lui, il ne s’est jamais attaché à l’idée du voyage. Il voulait juste que j’arrête de lui faire mal.
Mais l’autre fin résiste encore. Parce que chaque soir, écrire, c’était continuer à marcher. C’était refuser que ma journée disparaisse complètement. Tant que je posais des mots dessus, rien n’était vraiment fini. Chaque étape restait quelque chose de vivant, encore en train de se faire. Et là, il n’y a plus de journée à raconter. On pourrait croire qu’une aventure terminée, c’est une chose pleine. Mais c’est le contraire. Une aventure terminée, c’est une page vide. C’est ça qui me dérange.
Pendant des semaines, ma vie tenait dans une boucle simple : je marchais, puis j’écrivais ce que j’avais vécu. Même les journées ratées finissaient par devenir quelque chose. La fatigue, les détours absurdes, les moments vides… tout trouvait une forme une fois écrit.
J'ai écrit ce blog parce que je ne savais pas quoi faire d'autre de ce que je vivais. C'est une raison médiocre, mais c'est peut-être la seule vraie raison qu'un être humain ait jamais eue d'écrire quoi que ce soit.
L'histoire de la littérature mondiale, si on la résumait franchement, pourrait tenir dans cette phrase : des gens qui ne savaient pas quoi faire d'autre avec ce qui leur était arrivé. Proust ne savait pas quoi faire de sa madeleine, ni de son temps perdu, ni de son asthme. Céline ne savait pas quoi faire de sa haine. Moi, je ne savais pas quoi faire de neufs mois de marche et de cent quatre vingt seize nuits dans des maisons qui n'étaient pas la mienne.
Alors j'ai écrit.
Maintenant que je suis arrivé au bout, je ne sais pas très bien quoi faire. J’ai cette sensation d’avoir oublié quelque chose quelque part. Et puis, j’ai aussi ce réflexe idiot : vouloir ajouter une dernière phrase qui résumerait toute cette aventure. Une phrase brillante, bouleversante, définitive. Un truc du genre : “Peut-être que l’important, ce n’est pas d’arriver quelque part, mais de se perdre en chemin.” Mais bon. Ce serait faux. Et puis ça doit sûrement déjà être écrit sur un tote bag. Je pourrais aussi faire semblant d’avoir du recul, de la sagesse, du style. La vérité, c’est que j’ai rien appris de décisif. Rien que je pourrais formuler proprement sans trahir ce que ça m’a coûté de le ressentir.
Aucune journée de cette aventure n’a changé ma vie. Mais chacune d’elle l’a déplacée un peu.
Merci à ceux qui m’ont hébergé, parfois sans me connaître, et qui ont ouvert leur maison comme on ouvre un poing fermé, avec prudence, mais avec générosité. Merci aux hôtes qui m’ont partagé leurs histoires sur une chaise, autour d’une table. Vous avez fait de la place dans vos maisons, dans vos emplois du temps, dans cette zone protégée de la vie domestique où l’on n’invite que ceux qu’on a choisis, qu’on connaît depuis longtemps, dont on a éprouvé la fiabilité au fil des années. Vous m’avez fait de la place sans rien de tout ça. Sur la seule foi de ma présence sur le seuil et de mon sac dégoulinant certains jours de pluie. Sans vous, ces kilomètres auraient été des nombres, et non des histoires.
À tous ceux que j’ai mal rendus, et je vous ai tous mal rendus, parce que le langage réduit ce que la vie déborde, parce qu’écrire quelqu’un c’est inévitablement le trahir un peu, le figer dans un instant qui n’est qu’une fraction de ce qu’il est. Je vous demande pardon pour ce rétrécissement. Je vous dis merci pour tout le reste.
Merci à toutes les rencontres minuscules qui n’avaient rien d’extraordinaire et qui le sont devenues. Merci aux regards échangés, aux paroles jetées comme des cailloux dans l’eau et qui ont fait des ronds qui continuent de vibrer.
Vous m’avez confié des choses que je n’avais pas demandées et que je ne méritais pas d’entendre. Des vies entières résumées en deux heures autour d’une table, avec cette précision douloureuse et généreuse de quelqu’un qui attend depuis longtemps une occasion de les dire et qui n’en trouve pas beaucoup, dans une vie ordinaire, dans une semaine ordinaire, où les gens sont pressés et les conversations habillées et les vrais mots rangés tout au fond pour ne pas déranger.
Vous m’avez dérangé. Je vous en suis infiniment reconnaissant.
Merci aux regards croisés, parfois furtifs, parfois insistants, parfois complices. Merci à ceux qui m’ont dit bonjour, simplement. Merci à ceux qui m’ont laissé tranquille. Et merci à ceux qui ne m’ont pas laissé tomber. Merci aux sourires sur les marchés. Aux bonne route lancés depuis des jardins par des gens qui ne savaient pas où j’allais mais qui souhaitaient que j’y arrive bien.
Merci à la France qui m’a laissé marcher à son rythme. Merci aux routes qui montent, aux chemins qui tournent, aux sentiers qui disparaissent dans les bois et réapparaissent dans un champ. Merci aux collines qui semblaient interminables, aux vallées profondes où j’ai respiré plus fort, aux rivières que j’ai suivies comme des guides silencieux. Merci aux vents qui m’ont poussé, aux pluies qui m’ont trempé, aux soleils qui m’ont ébloui et aux nuages qui m’ont couvert de leur ombre. Merci pour les kilomètres, les maisons, les routes, les villages, les visages, les mots, les silences, les gestes. Merci pour chaque instant qui m’a permis de marcher, de voir, de sentir, d’écrire.
Merci aux erreurs, aux ratés, aux flaques dans lesquelles j’ai glissé, aux routes que j’ai prises à contresens, aux cartes que j’ai mal lues, aux chaussures qui se sont trouées, aux matériels oubliés. Merci à ceux qui m’ont dit “tu ne devrais pas”, “tu ne vas pas y arriver” ou “ça ne sert à rien”, parce que votre scepticisme m’a donné l’envie de continuer juste pour le plaisir de vous surprendre.
Merci à celles et ceux qui liront ces articles, qui retrouveront un bout de chemin qu’ils n’ont pas parcouru. Qui sentiront le poids d’un sac et la fatigue des pieds. Merci de marcher avec moi, même sans bouger de votre fauteuil.
Merci à tout ce qui n’a pas été écrit, à tout ce qui est resté sur le chemin, à tout ce qui a été perdu et retrouvé.
Merci à moi, aussi, pour avoir continué malgré la fatigue, la pluie, le doute et les ampoules, pour avoir accepté que parfois un pas après l’autre suffise à avancer.
Merci à Entourage. À cette association qui m’a appris, avant même que je parte, que le lien entre les humains n’est pas une valeur abstraite qu’on défend dans des tribunes. C’est une pratique quotidienne, un choix répété chaque jour, une façon d’être dans le monde qui demande de l’attention et du courage et cette volonté têtue de regarder ce qu’on préférerait ne pas voir, d’aller vers ce qu’on préférerait contourner, de rester là où tout dit qu’il serait plus confortable de passer. Je suis revenu convaincu que la chose la plus importante qu’on puisse faire de sa vie, c’est d’être l’entourage de quelqu’un qui n’en a plus.
Tout cela est ici. Tout cela est vivant. Tout cela m’a rendu meilleur ou pire, et parfois les deux en même temps.
Merci.
Nathan