Ce matin, je suis au bord. Non pas de l’abandon, ni d’un drame qui ferait une belle histoire à raconter, mais au bord de l'usure. Mon envie de marcher diminue. Continuer me demande un effort qui ne trouve plus vraiment sa raison.
En me réveillant dans le bureau de chez Anette et Jean-Pierre, je me demande si j'ai encore envie de continuer ou si je continue seulement parce que j’ai déjà trop commencé pour reculer. La différence est énorme. L’une est un élan. L’autre est une inertie. Et ce matin, je ne sais plus très bien laquelle me porte.
Le petit déjeuner est riche. Anette et Jean-Pierre parlent, rient, me regardent avec cette bienveillance simple qui soutient. Et puis, avant que je parte, ils me tendent trois pains au chocolat pour la route.
Je repars avec ça dans le sac, et quelque chose d’un peu plus lourd dans la poitrine.
Mon pied, lui, ne fait aucun effort de poésie. Mon releveur, le dessus du pied, se met à crier. Ça fait plusieurs jours qu’il tire et qu’il chauffe. Mais ce matin, il est bien inflammée. Je marche pourtant. Quinze kilomètres entre Péronne et Roisel, par les chemins. Et puis, à Roisel, je vois que passe un car. Je me dis que j’ai le droit à un joker. Que ce n’est pas tricher que de survivre à sa propre fatigue. Que mentalement, j’ai besoin d’avancer vraiment, de sentir que je progresse, sinon j’ai l’impression que l’arrêt sera définitif. Alors je monte.
Dans le car, je suis malade. Je déteste ça. À chaque virage, la nausée monte. Je fixe un point devant moi, je serre les dents, je compte les minutes. Ce n’est pas reposant. Ce n’est pas confortable. Je descends à Saint-Quentin. Et là, je reprends à pied. Lentement. Très lentement.
Je longe le canal jusqu’à Grugies, petite ville à côté. L’eau est calme. Les arbres regardent passer les doutes sans commentaire. Et moi, je marche à l’intérieur de moi-même plus encore que sur le bitume.
Et puis, le téléphone sonne. Maman. Il y a des voix qui réparent sans le savoir. Et à la fin, elle dit simplement qu’elle me fait confiance. Pas dans ce que je fais. En moi. Cette nuance est immense. Je raccroche avec les yeux un peu mouillés et le cœur un peu plus droit.
À Grugies, peu de maisons sont allumées. Je sonne. Deux refus. Toujours polis mais toujours un peu décourageants quand même. Et puis je tombe chez Malika. Elle m'ouvre la porte de chez elle si rapidement que je suis un peu surpris.
Malika est professeure de philosophie en lycée. Elle a cette curiosité vive, cette présence entière qui fait que, dès les premières minutes, l’échange devient fluide et évident, presque nécessaire. On parle de tout. De l’engagement politique. De l’enseignement. Des élèves. De rupture. De choix de vie. Rien n’est évité, rien n’est forcé. C’est rare, ces conversations où l’on ne se sent ni jugé, ni obligé d’être intéressant.
Malika est hyper marrante, malgré toutes les choses que l'on peut avoir à traverser dans la vie. J'ai toujours un peu de mal à réaliser que les profs ont une vraie vie à côté, hors du lycée. Qu’ils ne sont pas seulement des profs derrière un tableau, mais des personnes avec des passions, des choix, de l’humour, des histoires propres. Et chez elle, c’est encore plus frappant.
Petit détail sûrement très inintéressant, mais je suis fan de sa douche, disons simplement que j’aimerais la même chez moi, un jour, dans une vie où j'aurais plus d'argent que je n'en ai actuellement.
Le soir, elle m’invite au restaurant avec un collègue, Laurent, prof de philo en prépa. Elle m’offre la pizza. Elle m’offre le vin. On parle encore. Autrement. Être entouré de deux professeurs de philosophie ça donne envie d'en être un aussi.
Bref, ce soir, dans cette brasserie, autour de cette table trop basse pour qu'on y soit posé agréablement, autour de mots échangés sans armure, je comprends que je ne suis vraiment pas seul dans ce que je traverse, même si je le suis physiquement. Je sais que je douterai encore. Je sais que certaines journées seront lourdes. Je sais que la fatigue reviendra.
Mais aujourd'hui, après cette voix-là (celle de ma mère) et cette présence-là (celle de Malika), je ressens de nouveau ce quelque chose, rare ces derniers temps : le désir de finir ce que j’ai commencé. Moins par orgueil que par fidélité à une part vivante de moi. Et peut-être que ça suffit, pour aujourd’hui.