Je quitte Nancy plus tôt que prévu. Luca, chez qui j’ai dormi, est kiné et remplace en ce moment à Metz. Son réveil sonne avant l’aube, la maison s'allume dans la pénombre de dehors, et je m’aligne sur son rythme.


On partage un petit déjeuner rapide, il part soigner des corps fatigués ; moi je repars user le mien.


Cette avance sur la journée me donne l'impression d'avoir volé quelques heures au monde. La lumière est encore froide quand je prends la route. L’air pique un peu les joues.


Entre Nancy et Lunéville, la route que j'emprunte n’a rien de magique. Elle est plate, bordée de zones industrielles, de ronds-points, de lotissements assez gris.


Et j’arrive à Lunéville assez tôt, presque trop tôt pour un marcheur qui cherche où se poser.

Je m’arrête dans un café du centre. Le serveur me demande d’où je viens. Je réponds vaguement, puis un peu plus précisément. Nancy. À pied. Tour de France. Les questions s’enchaînent. Le patron écoute. Un habitué se retourne sur son tabouret. Quand je sors ma carte pour payer, il me fait un signe de la main : "C’est pour nous." Je m’assois alors plus longtemps que prévu. Je bois ce café lentement. Il a le goût du début de quelque chose.


J'ai eu pas mal de refus aujourd'hui. Des messages laissés sans réponse. Des “désolé,


On s’y habitue, mais ça pique toujours un peu. Chaque refus rappelle que marcher, c’est aussi dépendre. Ce n’est pas grave. Ce n’est jamais personnel. Mais ça use légèrement la confiance, comme le vent use une façade.


Puis, je tombe sur Sonia et Valentin.


Au départ, ils me proposent un café. Juste un café. Une pause avant de repartir. Je me dis que je resterai vingt minutes et que je reprendrai la route ensuite.


Mais deux minutes après être entré, je sais que je ne repartirai pas tout de suite. Une brioche arrive, généreuse, dense. Elle a quelque chose d’un kouign-amann dans sa richesse, le beurre qui s’assume, la croûte légèrement caramélisée.


Anton, un enfalt pourtant timide dont Sonia et Valentin s'occupe depuis quelques années, et qui fait partie de la famille, me montre sa chambre avec fierté, ainsi que les calendriers de lutin farceur des Noël précédents. Il m’explique les mises en scène, les surprises, les pièges du petit personnage de décembre.


Valentin, ancien aide-soignant, est aussi engagé localement, présent sur une liste électorale à Lunéville. On sent chez lui l’envie d’agir collectivement. Sonia est enseignante. Elle parle de ses élèves sans angélisme mais avec une patience solide.


Cette année, Valentin suit le carème. Et il cherche à s'ouvrir à l’autre. Je tombe bien, dit-il en souriant.


On joue à des jeux de société. Rien d’extraordinaire, et pourtant tout l’est. Je ne suis plus “le marcheur de passage”. Je suis une pièce de plus autour du plateau.


Le soir, on se deplace tous les quatres, avec yoan, le frère de Valentin, chez leur maman. Avec leur soeur Ségolène, cela fait plus de vingt-deux ans qu’ils ne s’étaient pas tous retrouvés ainsi, réunis la même semaine.


Les spécialité lorraines s'enchaînent : palette à la diable, spaetzle...Les rems et les chocorems s’empilent également. Le repas est délicieux, pas seulement par le goût, mais par le bruit des conversations qui s’entrecroisent, par les souvenirs qui ressortent, par les anecdotes qui se contredisent. Ça se coupe la parole. Ça se chambre. On se sert encore. L’ambiance est chaleureuse, profondément familiale.


Aujourd'hui, j’ai traversé une maison vivante. Et parfois, c’est plus vaste qu’un horizon.