Il y a des matins qui ressemblent à des adieux heureux. Chez Sonia et Valentin, le petit déjeuner a des allures de banquet de départ. Croissant encore et pain au chocolat encore tiède ! Et on ne me laisse pas partir comme ça, on m’emballe aussi le déjeuner, soigneusement préparé pour la route, et deux canettes de ce qui est, objectivement, la meilleure boisson du monde, l'oasis cassis. Rien que de sentir le poids sucré des canettes dans le sac me donne l’impression que la journée ne peut que bien se passer.
Toutefois, l'étape est longue. Le ciel hésite toute la journée entre la clarté et la menace, comme s’il testait plusieurs humeurs avant de choisir la sienne. Mais je longe une grande partie du canal, et le canal a cette patience horizontale qui apaise. Je marche au rythme de l'eau. Il y a quelques semaines encore, je n’aurais vu dans ces kilomètres qu’une addition pénible. J’aurais compté. J’aurais redouté la distance. En ce moment, je ne ressens rien de tout cela.
Moralement, ça va bien. Ça va bien, profondément. Je sens, pour la première fois peut-être, que je peux aller au bout. Je commence à croire que le moral ne redescendra plus comme avant, qu’il a trouvé une assise plus large que mes doutes. La marche ne m’écrase plus, elle m’accompagne.
Et surtout, il y a les rencontres. Elles changent tout. Chaque porte ouverte est une preuve concrète que le lendemain mérite d’être vécu. Je marche aussi pour ça désormais, pour la possibilité d’une table, d’un rire, d’une conversation imprévue. Savoir que quelque part, à la fin de la journée, une personne que je ne connais pas encore m’attend peut-être, c’est un moteur plus puissant que tous les mollets du monde.
En fin d’après-midi, j’arrive à Héming. Petite ville tranquille, presque discrète, dominée par ce que mon hôte appellera plus tard, avec un sérieux comique, "la cathédrale", une immense usine de ciment, parfois utilisée pour détruire de la drogue saisie.
Je sonne d’abord chez la famille Zuliani. Cinq enfants. Une maison pleine comme un tambour. On m’offre un café avant même de me poser des questions. Il y a du mouvement partout, des petits pieds qui courent, des voix qui se chevauchent. Un des plus jeunes décide que je serais tué par son jouet Iron Man. Il veut jouer. Je fais semblant de mourir. Il éclate de rire. Donc il recommence. Dix mille fois. Les enfants ne se lassent pas de votre mort, c’est fascinant.
Ils n’ont pas la place pour m’héberger, mais ici, la solidarité fonctionne en circuit court. "On va voir plus haut." Quelques mètres plus loin, accompagné d'un membre de la famille, me voilà devant Marie et Julien. Ils acceptent immédiatement.
Et presque aussitôt, j'ai le droit à une assiette de croque-monsieur. Fromage fondant, pain croustillant. Je comprends que je suis arrivé au bon endroit.
Julien, infirmier libéral, grand joueur de Counter-Strike et d’Overwatch, a cet humour un peu sec, ironique, précis. Il m’adopte à sa manière. Sa première question tombe, sans préambule : "Tu crois en Dieu ?". La soirée s’engage sur des terrains philosophiques. Je fouille dans mes souvenirs, heureux de constater que je n’ai pas tout oublié. Julien suit l’actualité avec une intensité rare, s’enthousiasme pour l’intelligence artificielle, me montre des applications pour faire plus de vidéos, "devenir célèbre et riche". Il le dit en souriant, à moitié sérieux, à moitié moqueur.
Marie, elle, est aide médico-psychologique. Elle parle des enfants qu’elle accompagne, certains cabossés par la vie dès la naissance, enfants de drogués, enfants trop tôt confrontés à la violence. Elle dit avoir vu des "monstres", puis elle corrige presque aussitôt, elle a appris à les aimer. Ça l’a secouée, oui, mais ça semble l'avoir aussi agrandie. Nous parlons longtemps, de la jeunesse, des fractures invisibles, de ce que signifie tenir bon quand on travaille avec la fragilité humaine.
Ils ont deux enfants et sont une famille recomposée : Anna est là, Arman non. Marie me propose ensuite de me reposer devant Netflix, affalé sur le canapé. Marie m’emmène aussi voir leurs voisins, un couple âgé. Michel est ravi de ma démarche, et encore plus ravi d’apprendre que j’ai travaillé saisonnier dans des silos. Il me regarde soudain comme si j’étais un collègue de longue date.
Le soir, c’est pâté lorrain et salade verte. Je me régale encore. Quelques minutes plus tard, mon corps tombe sur le matelas comme une pierre dans l’eau. Et je m’endors avec cette certitude que tant qu’il y aura des maisons comme celles-ci, des visages comme ceux-là, je continuerai d’avancer.