P’tit dej en terrasse avec Simone ce matin. Le soleil est déjà là, chaud sans être écrasant. Le café a meilleur goût que d'habitude. La conversation coule aussi naturellement que la veille, Simone me répète plusieurs fois qu'elle aimerait tellement faire ce que je fais, marcher ces chemins-là, prendre le temps. Je comprends pourquoi en regardant le paysage autour de nous. Je repars avec cette image.
Aujourd'hui, le paysage tient ses promesses. Entre Saint-Rémèze et Vallon-Pont-d'Arc, je prends des chemins sinueux en forêt, le long de ruisseaux, dans une lumière filtrée par les feuilles. Et puis les gorges apparaissent. On passe d'un sous-bois à un vide vertigineux, des parois calcaires qui plongent dans l'Ardèche en contrebas, c'est beau à couper le souffle. Je sens mes poumons travailler, mes jambes peser. Ça en vaut chaque gramme d'effort.
Au niveau du Pont d'Arc, je me baigne. L'eau est froide, quelques retraités sur la berge me félicitent avec le sourire amusé de ceux qui ont renoncé. Apparemment l'eau est encore trop fraîche pour les locaux. Je sors de l'eau très content de moi et pas complètement décongelé.
Après une pause bien méritée, j'attaque la montée vers la grotte Chauvet. Montée périlleuse, quelques passages hors piste, une bonne dose de motivation. J'arrive devant la grotte. Fermée. On ne voit rien..
Quelques kilomètres et quelques étirements plus tard, je sonne à la porte d'une grande maison. Henri Pierre et Marie m'accueillent, trouvés via BeWelcome, ils ont accepté de m'héberger ce soir. Leur accueil est tellement chaleureux que j’en ai presque l’impression d’être un super-héros.
On s'installe tous les trois autour d'un jus de pomme. J’apprends que Marie est espagnole, arrivée en France à douze ans et elle a vécu longtemps à Mulhouse. Je lui dis que je compatis sincèrement. Mulhouse…
La maison appartenait au père d'Henri Pierre, qui était peintre. Ça se voit dans chaque pièce, dans chaque angle, dans le jardin immense avec sa terrasse ouverte sur les collines. C'est une résidence d'artiste au sens plein du terme. On sent qu’elle s'est construite sur des décennies de regards posés sur le monde.
Et puis Henri-Pierre m'emmène dans son bureau. C'est un laboratoire comme on en imagine dans les livres. Des armoires entières, du sol au plafond, chacune renfermant des milliers d'insectes épinglés, étiquetés, classés…Sur les étagères, des microscopes, des loupes binoculaires, des bocaux, des instruments dont je ne connais pas le nom. Et aux murs, un poster géant d’une mouche, avec des yeux grands comme des assiettes, des pattes couvertes de poils, des détails qu'on ne verrait jamais à l'œil nu et qu'on ne peut plus oublier une fois vu.
Henri-Pierre est entomologiste, spécialiste des insectes, et passionné de fossiles par-dessus le marché. Pendant vingt-cinq ans, il est descendu dans les grottes ardéchoises récupérer des résidus fossiles. Il a retrouvé toutes les dents de l'ours des cavernes, et plusieurs os de sa main. Je l'écoute parler et je me dis que certaines vies sont vraiment bien remplies.
Je repars de ce bureau avec trois choses gravées dans la tête.
1 - Quand un insecte développe ses ailes, sa croissance s'arrête définitivement. Plus jamais il ne grandira.
2 - Le gesier broyeur des crocodiles et des oiseaux (qui leur permet d'avaler “tout rond”) fait des crocodiles les cousins vivants les plus proches des oiseaux.
3 - Les mandibules du lucane n’ont plus aujourd’hui aucune fonction alimentaire. Elles servent uniquement à la parade sexuelle. Ce qui est déjà intéressant en soi, mais Henri-Pierre précise que le mâle, après pénétration, jouit en à peine une seconde. Je pense spontanément à la femelle et au plaisir qu'elle retire de tout ça…pas super super…
Le soir, c’est tarte aux légumes, salade, pain, avec un plateau de fromages généreux, et en dessert des fraises à la menthe et au citron. Le tout accompagné d'une bière locale au miel. Pas piquée des hannetons. On parle de science, de la vie à Vallon, des rencontres, de l'humanité, du journalisme aujourd'hui. Le temps passe sans que je ne le voie.
C'est ça, ce voyage.