Ce matin, Henri Pierre et Marie ne font pas les choses à moitié : croissants, tresses au chocolat, jus d'orange maison, grande tasse de café. En plus de ça, j'ai dormi comme rarement.
Avant de partir, ils glissent dans mon sac un saucisson au roquefort et deux œufs durs. Je les en remercie du fond du cœur.
La journée est magnifique, lumineuse sans être écrasante, avec une chaleur plus douce que les jours précédents. Le chemin longe les gorges de près, parfois même de trop près pour moi. Il y a quelques passages où les rochers s'espacent sous mes pieds, avec des vides qui s'ouvrent sans prévenir. J'ai le vertige par moments, je le sens dans mes mains moites sur les bâtons.
Le plus beau moment de la journée, c'est la vue sur les gorges du Chassezac. Un régal. Le rocher de Sampzon valait aussi le détour. Je mange face au paysage, saucisson au roquefort, œufs durs et une banane. C'est un des meilleurs repas du voyage, objectivement, grâce à rien d'autre que l'endroit et la faim.
Je m'enfonce ensuite dans le bois de Païolive. Sous-bois dense, calcaire à fleur de terre, je croise quelques randonneurs qui font leur balade de la journée. Dernière côte, et j'arrive au-dessus des Vans, plus qu'à descendre désormais.
Les nuages se resserrent. Je me dis qu’il faudrait trouver quelque chose avant la pluie. Après un ravitaillement rapide au Carrefour des Vans pour le lendemain, je m'éloigne du centre en direction du Serre de Barre que je veux attaquer demain matin. Les premières maisons sont fermées, volets clos, pas une voiture, pas un bruit. Je m'enfonce dans une impasse qui monte, et ça, après une journée de marche, c'est un détail qu'on apprécie modérément. Mais faire demi-tour, c'est encore plus de kilomètres, alors je m’y enfonce.
J’entends soudain du bruit venant d’une maison. Je m’y arrête et j’y sonne.
La porte s'ouvre sur une personne, puis deux, puis trois, puis un attroupement complet qui se forme dans l'encadrement avec des sourires et des vannes qui partent dans tous les sens. Je suis un peu perdu après ces kilomètres, mais le message est clair, j'ai frappé à la bonne porte. Ce sont des amis qui louent la maison ensemble à l'année, et y passent plusieurs week-end. Je me retrouve alors au milieu d’une dizaine de personnes ayant la trentaine, et deux petites filles en train de jouer au Monopoly avec leur papa dans un coin. J'ai une envie immédiate de les rejoindre. C’est mon jeu préféré.
La plupart d’entre eux travaillent en Suisse dans l’événementiel, la cuisine, ou le monde de la banque. Avant même d'avoir posé mon sac, j'ai une bière dans une main et un verre de vin rouge biodynamique dans l'autre. Les vannes s'enchaînent, les piques fusent, c'est un groupe qui se connaît bien et qui n'a pas besoin de chauffer la salle. Je rentre dans l'ambiance sans effort. Je passe l'essentiel de la soirée avec Manon et Jonas, on forme rapidement un bon trio.
Avec Jonas, on s'occupe du barbecue : saucisses, pommes de terre. On danse entre deux retournements de brochettes pendant que Manon fait du hula hoop avec le cou. Elle y arrive parfaitement, moi pas du tout, et ce n'est pas faute d'avoir essayé longuement et sans aucune dignité.
La maman d'un des gars du groupe, qui est le voisin, en l'occurrence, est aussi de la partie. Elle n'hésite pas à me faire des avances appuyées, ce qui est flatteur en théorie, mais elle a l'âge d'être ma grand-mère et surtout, elle est bien pompette…
On mange bien, on se mêle aux potins du groupe, à leurs histoires de jeunes adultes installés en Suisse, et puis Manon propose un karaoké ou un mini-concert entre nous. Moi et Laura tranchons immédiatement, tout ce qu’on veut, c’est du Céline Dion, quoi qu'il arrive ! Laura est d'ailleurs en deuil de ne pas avoir eu de place pour son concert. C'est le chagrin de sa vie, elle le dit avec un sérieux total.
Manon finit par distribuer à chacun un instrument. Je me retrouve avec un djembé. On est six ou sept autour de la table, il est une heure du matin, et on chante du Céline Dion, du Rihanna, ou Adèle, des chansons espagnoles, et du Francis Cabrel pour finir. C'est moi qui l'ai demandé, j'assume. Au même moment, ou un peu avant, ou un peu après, il commence à tomber quelques fines gouttes dehors.
Je ne suis pas si mal tombé, en effet.
Mais le sommeil tombe aussi, alors on me prête une chambre. Demain matin, un petit col a gravir de 900 mètres d'altitude.