Il est 6h du matin. Je suis debout, en forme, d'humeur guerrière après le mou d'hier. Dehors il fait froid, il pleut encore légèrement. Une bien bonne journée en perspective.
Sauf que. Par la fenêtre, je regarde vers le sommet que je dois normalement traverser, aux alentours de 1600 mètres. Cette nuit il a neigé, il fait 4 degrés ici, négatif là-haut, et les rafales annoncées montent à 80 km/h. Il y a deux jours il faisait encore 20 degrés et grand soleil. Je prends le temps d'y réfléchir sérieusement, deux secondes, et je me résigne à prendre la route. Je ne suis pas alpiniste, je n'ai pas de crampons, et l'idée de glisser sur du verglas à 1600 mètres pour terminer ma descente en roulé-boulé ne me séduit pas particulièrement.
Je pars sous la pluie. Petit à petit, de la neige apparaît sur les côtés de la route. Il est tôt, peu de voitures, quelques camions qui passent en trombe et qui me font me demander une fraction de seconde si j'ai pris la bonne décision de marcher sur cette route. La route entre Villefort et Pont-de-Montvert monte bien quand même, la route n'est pas plate, loin de là. Le poncho claque dans le vent, le froid pique.
Et là, quelque chose se déclenche. Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je redouble d'effort comme si accélérer allait faire fondre la pluie et raccourcir les kilomètres. De la musique des années 2000 dans les oreilles, la tête baissée, les jambes qui tournent. Je me retrouve à Pont-de-Montvert avant midi sans avoir vu le temps passer, sous la neige, à peine essoufflé.
Je regarde la carte. Je sens que je n'ai pas encore tout donné. Florac est là, plus loin. Si j'y arrive aujourd'hui, je peux me poser les prochains jours et travailler sérieusement mon oral pour le master de journalisme. La logique est imparable. Je fonce.
Au bout de cinq kilomètres, je regrette. Évidemment. Mais je continue, et quelque part dans les kilomètres suivants, le second souffle arrive. Il arrive toujours, il faut juste traverser le moment où on le déteste. L'étape finit par passer plus vite que les vingt kilomètres de la veille, alors que j'en fais presque cinquante. Neuf heures de marche quasi non-stop. C'est le genre de journée qui ne se calcule pas à l'avance.
J'arrive à Florac en début d'après-midi. Je m'assieds avec quelque chose à manger devant le Carrefour et je décompresse. Deux femmes s'arrêtent, elles font le chemin de Stevenson, m'expliquent qu'il y a un gîte d'étape dans le coin. Je leur parle de mon projet, on échange un moment sur ce que la marche fait aux gens, ce qu'elle change. Elles se sont lancées toutes les deux sur ce chemin à plus de 60 ans, sans avoir marché vraiment avant. Et elles sont déjà accros.
Après quelques minutes, je prends une décision que je savais venir : je me prends une nuit dans ce gîte d'étape, pour la deuxième nuit consécutive. Je m'en veux un peu mais je suis KO, le coup de mou post marche est tombé d'un coup, et ce soir je n'aurais rien à offrir à qui que ce soit.
Je paye, je monte dans ma chambre, je n'en ressors pas. Un film Netflix, quelques pages de mon livre, et le sommeil revient prendre ce qui lui appartient.
Cinquante kilomètres sous la pluie et la neige. Je me pardonne le gîte.