Il y a des matins qui ont le goût d'une dernière journée d'école. Efi s'est levée à six heures. Je l'ai entendue avant de la voir, ce petit bruit sourd de quelqu'un qui essaie très fort de ne pas faire de bruit, et j'ai souri sous ma couette. Le petit déjeuner avec toute la famille est très agréable. C'est une des choses que ce voyage m'apprend, peut-être. Que la hâte des autres est contagieuse. Que ça fait du bien de s'asseoir, le matin, à côté de quelqu'un qui attend quelque chose avec ferveur.
À neuf heures, j'ai enfilé le sac et décollé. L'étape est courte sur le papier. Elle l'est moins sur les jambes. Près de mille mètres de dénivelé cumulé pour relier Le Rozier à Millau, les Causses ne font pas de cadeau, mais ils font des vues. Je grimpe, je souffle, je grimpe encore. Il y a quelque chose d'un peu zen et d'un peu masochiste là-dedans, et je ne suis pas sûr de savoir exactement où s'arrête l'un et où commence l'autre.
Et puis la colline s'ouvre. Millau en contrebas, le viaduc qui enjambe le vide avec cette élégance de quelque chose qui n'a pas besoin de bouger pour se faire voir. Il y a des ouvrages humains qui font honte à la nature, celui-là fait l'inverse.
J'arrive en début d'après-midi et je file à la médiathèque. Parce que oui, au milieu de ce tour de France à pied, il y a un oral qui m'attend. Je révise, je lis, je laisse le silence de la salle faire son travail. Je suis un marcheur qui fait semblant d'être un étudiant. Ou l'inverse.
En fin d'après-midi, j’arrive chez Blandine. Elle m'héberge via le site de l'Hexatrek, le chemin de randonnée que je parcours actuellement. Elle ouvre la porte de sa coloc avec le sourire. Anaïs est là aussi. Anaïs qui travaille avec les brebis et les vaches, et qui, selon une hiérarchie olfactive que nous établissons très rapidement et avec beaucoup de sérieux scientifique, arrive en tête du classement de la journée. Je tiens à préciser, pour l'honneur de tous, que personne ne pue vraiment. On rigole, c'est tout. On rigole vite, comme on fait avec les gens avec qui on sait d'emblée que ça va aller.
Blandine revient d'une session d'escalade. On est trois fatigués heureux autour d'une table, et c'est une des meilleures configurations possibles. Je prends une douche. On prépare à manger, une salade, du pain, du fromage. Du fromage. Je crois que je pourrais écrire un paragraphe entier sur le fromage après des mois de marche, mais je vais me retenir.
À table, la conversation prend cette forme qu'elle prend parfois le soir, quand les gens se font confiance sans se connaître vraiment encore. Chacun y va de ses histoires. J'apprends aussi qu'Anaïs était sur une liste municipale. Après le repas, c’est session pendage de linge sur la terrasse.
Puis chacun gagne son coin. Moi, le canapé. Le chat s'est installé juste à côté. Il n'a pas demandé mon avis. Il a raison.