Il y a des étapes qu’on aborde avec la légèreté de quelqu’un qui à rendu sa copie. Mon oral est passé. Je repars de Millau le cœur allégé, le soleil bien installé, et cette sensation rare d'avoir exactement ce qu'il faut devant soi : une belle journée, une route, et rien d'urgent.


On a beau l'avoir vu d'en haut la veille, le passer dessous c'est autre chose. Je suis un point minuscule sur un sentier, un sac sur les épaules, et quelque part là haut des voitures filent à 130 sans savoir ce qu'elles survolent. Je préfère ma position.


Ensuite, je longe le Tarn. Je le longe longtemps. L'eau, les pierres, les villages encastrés dans les collines comme posés là par quelqu'un qui n'avait pas envie de choisir entre la roche et le ciel. Les maisons beiges qui semblent avoir poussé du causse directement, organiquement, sans architecte. La verdure est partout. Je marche. Le soleil chauffe. C'est suffisant.


J'aperçois Roquefort depuis le chemin. Je ne m'y arrête pas, je continue vers Tournemire. J'arrive en début d'après-midi, je trouve un parc, je pose le sac, et je m'étire comme un vieux chat. Le village est tranquille. Des gens passent avec leurs enfants, des vélos, des poussettes, ce ballet de fin d'après-midi que tous les parcs de France doivent connaître.


C'est là que je les entends. Un rire, celui d'une fille et de sa mère sur une espèce de vélo elliptique. Quelque chose en moi se dit : voilà. Je ne sais pas exactement ce que c'est, ce radar qu'on développe en marchant seul, cette façon de sentir les gens avant de les connaître. Je me lève, je m'approche, et j'explique mon projet.  


Sabrina a l'air emballée. Elle demande à Nicolas, son mari,  si ça lui dit aussi. Nicolas dit oui. Et voilà, c'est comme ça que ça marche, parfois.


Ils me confient, en rentrant, que ça leur fait un peu bizarre d'accueillir un inconnu. La maison, ils l'ont entièrement aménagée eux-mêmes. Ça se voit, pas parce que c'est imparfait, mais parce que c'est habité, au sens propre du terme. Il y a des toilettes Astérix (je ne pose pas de questions, j'admire), une cuisine avec un îlot central qui ferait rougir bien des magazines, et dans chaque pièce cette énergie de gens qui ont mis les mains dans le plâtre avec enthousiasme et sans regret.


Je dormirais ce soir dans la chambre de Lorenzo, leur grand fils, qui dort chez sa grand mère avec son petit frère Alexis. Sa chambre, c'est un panthéon du jeu vidéo. Deux GameCubes. Deux !!! Je reste un moment silencieux devant l'étagère, avec le respect qu'on doit aux grandes collections. Il répare des consoles, il veut travailler dans ce domaine. Évidemment. Il a tout compris.


La douche est chaude. La vie est belle. On sort dans le jardin pour l'apéro : saucisson, gâteaux salés…Le soleil commence à pencher, et au-dessus des collines, deux vautours entament leur ronde. Sabrina et Nicolas travaillent tous les deux dans la police, et ils s'excusent presque de poser des questions. Je leur dis que c'est exactement l'inverse d'un problème. Ils sont taquins entre eux d'une façon qui dit tout sur comment ils vont ensemble.


Sabrina me parle de sa mère, qui n'a jamais voulu lui transmettre l'arabe, ne voulant parler et cuisiner qu'en français. Je pense à tout ce qu'on hérite sans le choisir et à tout ce qu'on n'hérite pas sans le savoir.

Et puis ils me parlent de l'amie de Sarah, leur grande fille. Une jeune femme qui a traversé une histoire familiale très lourde, et qu'ils ont accueillie pendant un an et demi. Ils en parlent simplement, mais leurs yeux font autre chose, ils brillent un peu. Elle fait partie du groupe WhatsApp famille. Elle vient fêter tous les Noëls avec eux. Ça ne demande pas d'explication. 


Le tajine est à la hauteur de l'apéro, c'est-à-dire excellent ! Je me ressers. Encore. La glace en dessert arrive comme une surprise bien méritée, et Lilya, qui a sa propre philosophie de vie, m'explique qu'elle s'accorde une cuillère à chaque page de BD lue. Je ne saurai jamais ce qui à été fini en premier.


Le grand passe récupérer des affaires et, avec une générosité absolument gratuite, allume la Wii et la PS pour moi ce soir si j'en ai envie. La Wii est compatible GameCube, il précise. Woaw…


On migre au salon. Lilya a choisi Monstres Academy 2 (meilleur que le premier, consensus immédiat) et on se pose tous les quatre dans le canapé avec des bonbons. Nicolas dessine pendant le film. Son talent est impressionnant ! 


Quelques minutes avant la fin, mes paupières ont pris leur décision sans me consulter. Je monte dans la chambre de Lorenzo, je m'allonge dans le lit, entouré de consoles et de cartouches, et je m'endors content de la journée, des gens, du tajine…