Il y a des matins qui vous font regretter de devoir repartir. Sur la table, Sabrina et Nicolas ont tout prévu : pain de mie, Nutella, café, et une pâte à tartiner au caramel beurre salé qui justifie à elle seule qu'on délivre à Sabrina une carte d'identité bretonne. Je tartine. Je re tartine. RMC Story tourne en fond et on discute par-dessus, mollement, confortablement, comme des gens qui se connaissent depuis plus d'une nuit.


Mais l’heure de repartir arrive. Je ressors le poncho du fond du fond du sac, là où il attendait sagement depuis des semaines, un peu chiffonné, un peu oublié. Il retrouve son utilité ce matin, sous la grisaille et la pluie fine.


Le chemin est beau, même sous le vent qui souffle fort dans les hauteurs. Ça caille un peu. Le poncho claque. Je marche la tête rentrée dans les épaules avec cette philosophie : aller devant, c'est tout.


Le midi, je trouve pas grand chose à me mettre sous la dent sur le chemin, alors je me prépare un lyophilisé, à l'abri d'un arbre. C'est chaud et c'est suffisant.


J’arrive à Ceilhes en fin d'après-midi. Le lac est immense et il n'y a personne. Le ciel est bas et couvert d’un gris épais. Je m'assieds un moment. On entend rien que le vent.


Puis je reprends ma ronde pour trouver où dormir. Un monsieur m'interpelle alors que je regardais une vieille ferme en travaux, un peu à l'écart. Je lui explique mon voyage. Il propose de mettre ma tente dans son jardin, ou mieux, un lit dans une pièce de cette vieille bâtisse. J'accepte, on entre. 


L'odeur arrive en premier. Puis le reste : les murs, l'état des choses, cette impression dense que le lieu a été abandonné longtemps et que le temps n'est pas tout à fait reparti. Les verrous sont plâtrés, aucun ne fonctionne, aucune porte ne ferme. Je reste seul quelques minutes dans la pièce, et quelque chose en moi commence à travailler doucement, insidieusement. Un peu de peur, mais surtout cet instinct bas et animal qui dit “non” avant que le reste ait eu le temps de réfléchir. Je ne sais pas ce qui m'inquiétait exactement. Le monsieur n'allait rien me faire, j'en suis convaincu. Mais l'odeur, le silence, les verrous morts, tout ça mis ensemble formait quelque chose que je n'arrivais pas à habiter.


J’ai alors repris mes affaires et je suis parti. Première fois en des mois que mon instinct me dit de ne pas rester, et je l'écoute, avec, quand même, ce petit fond de honte pour le monsieur resté seul derrière moi. Mais mon corps ne pouvait pas.


Je marche encore un peu, dans le soir qui tombe, et je vois une maison avec de la lumière.


Je sonne au portail et Isabelle ouvre la porte. Avant même que j'ai fini ma phrase, elle me fait entrer. Elle me montre une chambre, la douche, et revient avec un chocolat chaud et des chocolats belges. Je suis assis dans sa cuisine, encore un peu secoué de la demi-heure précédente, et tout ça, la chaleur, le chocolat, le sourire d'Isabelle, fait l'effet d'un sas de décompression.


Marc est là aussi. Ils m'accueillent comme si j'étais leur fils, avec cette simplicité des gens qui n'ont pas besoin de se préparer à être généreux, ça leur vient naturellement.


Après la douche, on s'installe devant Dr House, et les discussions s'enroulent autour de l'épisode sans vraiment le suivre.


C'est là qu'ils me racontent. Quatre mois après leur installation ici, Marc a été percuté par une voiture. Un mois de coma. Un réveil avec, de l'autre côté, un corps différent, une mémoire lacunaire, il ne se souvient encore aujourd'hui que de très peu de choses de sa vie d'avant. Ces deux dernières années ont été d'une violence silencieuse et quotidienne. Marc était un grand sportif. Quatre sorties vélo de plus de cent kilomètres par semaine. Des marches de cinquante bornes. Ce corps là, cette vie là, cette version de lui, tout ça s'est arrêté sur une route, un matin ordinaire.


Ils parlent de ça posément, presque doucement, avec cette façon qu'ont parfois les gens qui ont traversé quelque chose de très dur de sembler plus calmes que ceux qui les écoutent. Vivre au jour le jour, dit Isabelle.  Je les écoute et je ne dis pas grand chose. Il y a des moments où se taire est la seule façon d'être vraiment là.


Isabelle n'a pas faim, ils sont allés déjeuner à Lodève. Marc et moi mangeons tous les deux : soupe à la tomate, pâtes aux crevettes. C'est simple, chaud, exactement ce qu'il faut après une journée pareille. On continue à parler, de leurs enfants, de mon projet…Puis Marc me propose de nouveau des chocolats belges. Je n'oppose aucune résistance.


On retourne devant Dr House. Je commence à trouver la série franchement bien, ce qui m'inquiète un peu. Les discussions continuent, douces, décousues, la télé en fond. Et quelque part entre deux épisodes, la fatigue me rattrape proprement, sans prévenir.


Le lit m'appelle. Je n'y résiste pas.